« La Chanson d’Arbonne » de Guy Gavriel Kay

Guy Gavriel Kay est spécialiste du récit uchronique ou plutôt de l’Histoire parallèle. La Chanson d’Arbonne se situerait dans le Moyen-Âge français, au temps de la Croisade des Albigeois, suscitée par le pape Innocent III contre l’hérésie cathare et, pour les barons du Nord, prétexte tout trouvé à la conquête et au pillage des riches terres du Sud.

Prospère, le Sud était aussi une terre de plus grande tolérance et de plus grand raffinement que le Nord. On y respectait davantage les femmes, la musique et la poésie. Sa conquête fut sanglante, éclairée par les nombreux bûchers du fanatisme religieux. L’auteur conserve ces données en forçant le trait. L’intolérance religieuse, le mépris de la femme, de la poésie et de la musique qui caractérisent l’austère royaume du Nord, le Gorhaut, rappellent, plutôt que le Moyen-Âge, une désolante actualité.

Et le personnage négatif principal, Galbert de Garsenc, primat du dieu Corannos, porte ces défauts à leur paroxysme. Il n’est pas intolérant, mais fanatique ; il ne méprise pas les femmes, la poésie et la musique, il les hait d’une haine absolue, viscérale. Grand amateur de bûchers et de mutilations, tandis que le roi qu’il manipule croit préparer une conquête, lui se prépare à une extermination et à une destruction totale de l’Arbonne, coupable de respecter les femmes, d’obéir à l’une d’elles, la comtesse Cygne (on pense évidemment à Aliénor d’Aquitaine), de vénérer les troubadours et d’adorer, en plus de Corannos, sa parèdre : la déesse Rian.

Horreur et sacrilège, penser le divin et le pouvoir au féminin ! On l’aura compris, Galbert est un vilain très réussi, qui ferait passer Ramsay Bolton pour un enfant de chœur. Presque trop d’ailleurs. Il est très efficace comme fonction narrative, manipulateur d’exception et brutal chef de guerre, mais d’où peut lui venir cette inhumanité, qui inhibe même le sentiment paternel ? Qu’il ait exilé son cadet, Blaise, parce qu’il refusait le destin ecclésiastique prévu pour lui, soit.

Mais il traite comme un chien son aîné, Ranald, pourtant guerrier accompli, et docile à ses commandements. Pourquoi ? Le roman débute alors que Blaise, devenu mercenaire sous contrat, en Arbonne, commence à apprécier le pays et ses valeurs et que la menace du Gorhaut se précise. Tous se hâtent de profiter d’une civilisation brillante qui pourrait vivre ses derniers jours. La puissance militaire de l’Arbonne est affaiblie par la rivalité de deux seigneurs, née d’une tragique rivalité amoureuse ; sa comtesse n’a pas d’héritier ou d’héritière ; sa diplomatie, pourtant subtile, semble impuissante à faire basculer le rapport de forces.

Et sa déesse daignera-t-elle intervenir ? Comme la focalisation se fait très souvent sur Blaise, qui passera du statut de simple pion à celui de pièce maîtresse, et en même temps sur l’ignorance méprisante à la compréhension des valeurs et des gens de l’Arbonne, on découvre à son rythme une civilisation complexe, que l’auteur arrive ainsi à rendre crédible en évitant l’info dump. Il insiste sur la primauté de la musique et de la poésie, et des prestations de ménestrels ou des textes poétiques rythment régulièrement le récit sans que l’action en soit négligée pour autant. Un certain duel judiciaire est un morceau d’anthologie !

Et si guet-apens, assassinats, batailles et retournements de situations viennent pimenter notre intérêt, on s’amuse ou on s’émeut aussi dans les tavernes que les ménestrels fréquentent autant que les cours seigneuriales. On partage l’angoisse d’intrus mettant le pied sur l’île de la Déesse, interdite aux profanes, et toute imprégnée de puissance. L’auteur arrive même à nous intéresser à des débats politiques ! L’amour aussi, entre hommes et femmes, mais aussi entre parents et enfants, entre frères et sœurs, détermine le destin des personnages. Y compris par son absence ou son impossibilité. Bref, comme toujours, un récit à la fois riche, complexe et très bien mené qui nous fait nous réjouir de cette réédition. Il aurait été dommage de ne plus pouvoir lire le roman que certains estiment le plus réussi de l’auteur !

Chronique de Marthe ‘1389’ Machorowski

Nous en pensons

Notre avis

3.8

Un récit à la fois riche, complexe et très bien mené qui nous fait nous réjouir de cette réédition. Il aurait été dommage de ne plus pouvoir lire le roman que certains estiment le plus réussi de l’auteur !

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A propos de Christian

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L'homme dans la cale, le grand coordinateur, l'homme de l'ombre, le chef d'orchestre, l'inébranlable, l'infatigable, le pilier. Tant d'adjectifs qui se bousculent pour esquisser le portrait de celui dont on retrouve la patte partout au Club. Accessoirement, le maître incontesté du barbecue d'agneau :)

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