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Votes pour le match d’écriture des Utopiales 2019 : « L’ennemi est bête : il croit qu’il descend d’homo sapiens, alors que c’est nous »

On me souffle dans l’oreillette que c’est du Desproges dans le texte. Non pas le texte là, que c’est inspiré de Desproges je veux dire. Non je ne dis pas que c’est Desproges qui écrit des textes m’enfin. Enfin si, il écrit des textes, mais pas pour nous. Si, il pourrait. Non, il n’est plus là, mais il aurait pu. Sur le principe. Bon vous m’aurez compris. Je ne me lance plus dans une histoire d’oreillette moi… (un petit oreiller ? Tard…)

  • Horreur boréale
  • Dernière heure
  • Le Voyageur
  • Ainsi chantent les trompettes des morts
  • Enfin un rêve possible de paix
  • Crève mon amour
Contrainte 1
Un vampire des glaces
Contrainte 2Une erreur d’interprétation

HORREUR BORÉALE

Dans la salle principale de l’hôtel de ville de Drangsnes, dans la municipalité de Kaldrananeshreppur, l’atmosphère est tendue. Les habitants se lancent des regards inquiets et personne n’ose briser le silence. Des toussotements et des chaises qui grincent pour seul habillage sonore.

Au dehors, la neige macule l’horizon, invisibilisant presque de son uniformité les montagnes pourtant toutes proches. La vieille porte d’entrée en bois répercute le son des coups qu’on lui porte. Elle s’ouvre lentement et dévoile un individu massif, aux yeux rouges comme le sang et à la chevelure or et brune. Il fait résonner sa voix.

— Peuple humain, je suis ici en émissaire. Je viens porter la parole de mon peuple, menacé par votre faute. Je viens, pour l’heure, en paix.

Ce préambule énoncé, il continue son avancée dans les allées, jusqu’à atteindre la tribune. Il ne porte guère de vêtements, ce qui laisse apparaître entre deux lianes de cheveux tressés son corps musculeux. Il est émaillé de sigils, gravés dans sa chair, ce que personne ne manque de remarquer et qui inquiète, tout autant que rassure, l’assemblée.

— Je viens de la montagne pour vous faire part de notre existence, et de nos revendications. Mais avant cela, et pour vous permettre de mieux assimiler ce que j’ai à vous dire, je vais prendre le temps de vous donner quelques éléments de compréhension.

Des chuchotements éclatent dans les quatre coins de la pièce.

— Nous sommes les premiers. Nous étions là avant vous.

Le scepticisme est grand. Certains villageois se demandent si tout ceci n’est pas un vaste canular. Un douteux remake de la lecture de La guerre des mondes sur les ondes.

— Dans votre musée national, vous conservez un « pantalon en peau humaine », recouvert de sigils. Vos anciens lui prêtaient des pouvoirs d’immortalité. Ils n’avaient pas tout-à-fait tort. Pour vos faibles corps, ce pantalon équivaut à un bouclier. Ces jambes sont celles d’un des premiers habitants de l’île. Un de mes aînés, dont nous avons dû nous débarrasser pour des raisons qui nous sont propres. Vos anciens n’ont fait que trouver les restes de son corps et récupérer la peau pour la doter de la légende que vous lui connaissez.

La maire hésite à intervenir, mais terrifiée, ne parvient pas à ouvrir assez grand sa bouche. L’étrange créature bipède le remarque, alors qu’elle est supposément hors de son champ de vision, et répond à son interrogation.

— Le reste de son corps a été dévoré par divers animaux qui, métamorphosés par conséquent, constituent l’essentiel de vos bestiaires folkloriques. Nous en avons apprivoisé certains pour nous tenir compagnie. Nous laissons les autres errer dans les montagnes ou les mers.

Alors qu’il s’exprime, et au gré des phonèmes produits, apparaissent à la vue des premiers rangs ses longues canines grises comme le fer.

— Nous vous connaissons sur le bout des doigts, alors que vous nous découvrez tout juste, depuis que je vous ai demandé audience il y a quelques heures. Je vais vous faire une dernière révélation qui, à n’en pas douter, achèvera de vous torturer.

Les citoyens se cramponnent à leurs sièges. Celles et ceux restés debout cherche un point d’appui, n’ayant pas besoin d’être plus persuadé pour croire celui que l’on nomme déjà dans les travées le « vampire des glaces ».

— Vous n’êtes pas les habitants naturels de cette terre. Votre généalogie n’est pas la bonne. Homo sapiens était l’un des nôtres. Vous êtes une erreur de parcours, une aberration qui a prospéré. Vos savants se sont trompés en interprétant les données qui étaient les leurs. Et leurs successeurs n’ont guère relevés la faute. À leur décharge, vous ignoriez scientifiquement notre existence. Je veux dire, vous n’avez jamais pu nous étudier. Vous êtes des bâtards, des dégénérés. Vous êtes pour nous ce que les bêtes sont à vos yeux.

Malgré le froid intense au dehors, l’on ouvre les fenêtres pour limiter les évanouissements. Des têtes tournent. D’autres vomissent.

— Nous aurions pu vous anéantir – certains de nous l’ont souhaité – mais nous ne l’avons pas fait. Le monde est vaste, et les conditions que vous qualifiez « d’extrêmes » nous siéent tout à fait. Aussi avons-nous opté pour le retrait. Le problème étant que nous n’avons pas su percevoir assez bien votre bestialité. Qui couplée à votre naïveté génère des catastrophes hallucinantes.

Une femme quitte alors la bâtisse, l’œil torve.

— Si je me présente à vous aujourd’hui, c’est pour vous faire une offre. Elle ne sera guère négociable. Par la faute de vos activités, notre espace vital se rétrécit. Les humains se moquent des ours polaires et des phoques – charmantes créatures au demeurant. Se moqueront-ils de nous ?

Il tape de son index le pupitre qui se broie instantanément, ployant sous la poussée surpuissante de celui-ci.

La femme revient avec des bouteilles d’alcool forts, les mâchoires serrées, et les fait circuler dans l’assistance pour aider à encaisser.

— Si je me présente à vous aujourd’hui, c’est parce que vous nous apparaissez comme plus propices à accéder à nos requêtes. Aussi ai-je donc été désigné, vivant ici depuis des temps profonds, pour parlementer avec vous. La fonte des glaces nous oblige à envisager une migration. Et une sortie de nos grottes et cavernes. Votre île nous semble une bonne première étape. Nous comptons y installer notre camp de base. Non pas pour conquérir le monde. Mais pour entamer notre revendication à être intégré dans vos sociétés.

La circonspection est totale. Un adolescent lève la main pour demander la parole, sous les yeux écarquillés de ses parents.

— Parle, jeune créature.

— Vous nous demandez de nous allier à vous pour sauver le monde du réchauffement climatique ?

Le « vampire des glaces » sourit et approche son imposante stature du jeune homme faisant s’écarter la foule sur son passage comme la charge négative d’un aimant. Il s’accroupit pour être à la hauteur de son interlocuteur.

— Je vous le déconseille, lance-t-il sèchement.

Les villageois se regardent, commençant à paniquer de leur incompréhension. Un seul, transpirant d’effroi, a saisi la balle au bond et le conseil salutaire qui vient de lui être adressé. Il refourre discrètement son poignard dans son étui, comme si de rien n’était. La créature nue reprend alors un ton moins agressif.

— Tu peux le résumer ainsi, si tu le souhaites.

Ragaillardi par l’esprit circulant, un large barbu s’invite dans la discussion.

— Pourquoi n’intervenez-vous que maintenant en ce cas ?

— Et voici que s’entame le cortège des reproches ! Nous œuvrons dans l’ombre, nous n’aimons guère la lumière. Et nous avons aussi nos assemblées et nos règles. Une grande guerre nous opposa entre hostiles à vous et partisans de la discrétion. Sarmi Zegetusa, l’autoproclamé vampire primordial, menait les hostiles. Il s’était pris au jeu des vôtres et adorait le nom de vampire, plus encore qu’oupir. Il s’était fait sien votre vocabulaire translinguistique et le portait en étendard. Fièrement. Jusqu’à ce que l’on décide de lui mettre un terme…

— Je me moque pas mal de vos histoires ! En tout cas pour le moment. C’est la suite qui m’intéresse.

— Bien. Vous avez déjà entendu la suite. Nous allons venir cohabiter avec vous. Avant de partir transmettre les nouvelles, je dois vous confesser une chose. Si vous ne respectez pas nos demandes, nous vous tuerons, sans exceptions. Nous instaurerons un code à respecter.

— Vous voulez nous faire prisonniers dans notre propre village ?

— Vous pouvez le voir ainsi, ou bien simplement accepter de ne pas communiquer notre présence dans les prochains mois, le temps que nous nous organisions. Ce qui présenté ainsi est fortement plus acceptable.

Une fois sa phrase achevée, il balaie du regard la salle et se dirige vers la sortie, laissée grande ouverte par la femme, en guise de précaution.

L’adolescent rattrape le géant et le saisit par le bras.

— Comment vous vous appelez ?

— Ah ! Jamais une gorge humaine ne saurait fomenter pareils sons. Appelez-moi Credo.

Une silhouette voûtée crache à terre et morigène.

— Voilà qu’il se prend pour Dieu le Père à présent !

*

Gylfi, le jeune homme, ne quitte plus Credo depuis la réunion de la veille. Assis sur une grosse pierre à l’entrée nord du village, ils devisent.

— Vous êtes télépathes ?

— Pas exactement, mais nous percevons des choses. Les sentiments notamment ont des textures particulières et uniques dans nos bouches. Avec le temps nous apprenons à décoder ces saveurs pour mieux interpréter les êtres vivants. C’est un long et fastidieux apprentissage mais qui, mené à terme, permet d’atteindre une forme de liberté unique.

— J’aimerais tellement être comme vous…

— Je le sais. Plutôt je le sens. Et non, je ne peux pas te mordre pour t’amener à ma condition. Tu resteras toujours un humain.

— C’est trop nul.

— Mais tu peux marcher à nos côtés pour changer la face du monde. Ce n’est pas si mal comme destinée !

Ils rient tous deux de bon cœur. Depuis leur fenêtre, les parents de Gylfi se rongent les sangs harcelés par d’atroces images défilant dans leur crâne, allant de l’écartèlement au viol bestial.

— Et comment vous communiquez entre vous alors ?

— Il y a plusieurs moyens. L’aurore boréale est le plus pratique et efficace. D’une certaine manière, le ciel est moins pollué par votre présence.

*

Le village s’acclimate à cette nouvelle situation. Les sous-sols sont envahis de créatures horrifiantes pour les adultes mais que les enfants tolèrent mieux. Les monstres sont désormais effectivement sous les lits. Face à cette situation historique, tout le monde semble avoir choisi de prendre le train de la gravité et se conformer aux exigences – relativement moindres à les regarder froidement – des nouveaux hôtes du village.

Des réunions politiques rythment les nuits et les villageois sont invités à venir participer à ces comités stratégiques. On y cause campagne électorale, communiqués de presse et présence sur les réseaux sociaux. Les anciens affinent les connaissances politiques humaines des « vampires », tandis que les jeunes leur montrent les subtilités du codage informatique pour exister numériquement. Fait indispensable en vue de conquête des urnes.

Une question centrale émerge assez vite : il faudra trouver un nom pour leur race. Et revoir le mépris à la baisse – au moins dans les temps de communication.

Les échanges vont bon train entre les créatures présentes et celles encore en cours d’arrivée.

Un beau matin un pick-up arrive dans le village. Des touristes continentaux viennent chasser l’aurore boréale…

Contrainte 1
Une décharge de pierres précieuses

DERNIÈRE HEURE

Fred avançait avec précautions sur la montagne de pierres abandonnées. Il y avait trois nuits déjà que les canidés tournaient autour de l’usine, depuis que les inondations les avaient chassés de l’ex-centre-ville. D’ordinaire, ils ne s’intéressaient guère à la zone industrielle, plus dangereuse et moins propice à la chasse en meute que les larges avenues du centre. Mais ils avaient faim, et des portées à nourrir. La population de rats de l’usine de diamants était devenue suffisamment attrayante pour faire exploser le conflit.

Il n’y en aurait plus pour longtemps. Arrivé au sommet, Fred s’aplatit, se confondant avec les ombres, et compta en silence les yeux qu’il voyait rôder autour, luisant à la lumière de la lune.

***

« Environ trois cents au total, confirma Ten.

— Ils sont trop nombreux, ô Ten, » avança Fred.

Ten retroussa les babines et montra les crocs.

« Je ne vais pas laisser ces chiens nous dérober une fois de plus ce qui nous appartient de droit. Ils nous ont chassés de nos maisons, de nos lits. Il est temps de remettre ces animaux à leur place. »

Un grondement d’approbation surgit du groupe. Les oreilles de Fred s’aplatirent sur son crâne. Il était loin de partager l’enthousiasme des autres. Beaucoup d’entre eux étaient jeunes et n’avaient jamais fait face à un canidé enragé. Fred les avait combattus pendant la bataille de la rue des arcs, et plus tard au pont du sud. Il savait avec quelle vitesse ces créatures infernales pouvaient vous égorger d’un coup de mâchoire. Une lame, même longue et effilée, n’offrait qu’un avantage limité face à leur gueules. Mais il ne ferait pas changer d’avis les autres. Ils avaient déjà trop perdu. La vie dans la zone industrielle était dure et dangereuse, et la perte de la ville restait une plaie béante dans la mémoire collective.

***

Ils ne pouvaient raisonnablement combattre à l’extérieur, Ten avait donc ordonné la défense stratégique des entrées. Il avait décidé avec ses lieutenants du couloir le plus approprié pour tourner la bataille à leur avantage. Ne restait qu’à y attirer les canidés.

A une époque plus glorieuse, un tacticien aurait certainement usé de stratégies subtiles pour attirer l’ennemi dans son piège, mais les canidés, malgré toutes leurs modifications génétiques, n’avaient pas une intelligence très sophistiquée. La tâche de les guider à l’endroit prévu revint à Fred, au nom de son expérience de vétéran.

A l’aube, il sortit donc, la peur au ventre et la dague à sa ceinture, et gravit à nouveau la montagne de diamants artificiels. Arrivé au sommet, il se redressa de toute sa hauteur. Les regards de l’ennemi se tournèrent vers lui. Un grondement sourd se mis à résonner, et Fred sentit l’effroi lui envahir l’esprit, mais il parvint à ne pas s’enfuir. Il devait attendre qu’ils poursuivent, que leur jugement soit complètement obscurci par la rage.

Il leur lança un miaulement dédaigneux. Un canidé approcha, lentement, les crocs bien visibles, son grognement faisait vibrer jusqu’au cœur terrifié de Fred mais il parvint à ne pas reculer. Enfin, il se mit à courir. Fred laissa libre court à sa panique et se jeta éperdument vers les murs de l’usine. Il se jeta dans la porte entrebâillée que Ten lui avait désignée, les aboiements furieux des canidés juste derrière lui. Il entendit les feulements de ses compagnons qui se jetaient sur les intrus mais continua sans se retourner, puis bondit sur un escalier désaffecté et grimpa jusqu’à une plateforme de métal.

Il osa enfin regarder derrière lui. Un peu plus loin, ses compagnons infligeaient de lourdes pertes aux canidés. Agiles, légers, surgissant de tous côtés, les chiens ne parvenaient pas à les dévorer tous, et ils étaient trop nombreux à s’enfoncer dans le même couloir étroit. Ils se gênaient les uns les autres et ne pouvaient faire usage de leur nombre.

Fred commença à respirer. Peut-être avaient-ils une chance.

Il baissa le regard et vit deux yeux luisants fixés sur lui.

L’un d’eux avait passé le barrage. Celui que Fred avait nargué pour l’attirer avec sa meute dans le piège de Ten.

Fred recula. La plateforme désaffectée ne menait nulle part. En bas, le canidé le fixait en silence, avec un calme peu caractéristique qui lui donna froid dans le dos. L’ennemi se jeta sur l’échelle. Fred se retourna, prit son élan, et se jeta vers la seule échappatoire, le vide.

Il roula au sol en criant de douleur mais se releva immédiatement – rien de cassé – tandis que le chien redescendait déjà.

Fred s’enfonça dans l’usine, prit les couloirs les plus étroits, les allées les plus encombrées, dans l’espoir d’échapper à son adversaire. Mais celui-ci était plus intelligent que les autres, il ne se précipitait pas. Fred s’épuisait déjà. Il ne pouvait pas continuer à courir très longtemps à ce rythme.

Il dérapa, et glissa dans un puits avec un cri de panique.

Il s’écrasa au sol dans l’obscurité la plus totale. Il n’avait rien d’autre pour s’orienter que l’intense odeur d’humidité. Il se redressa avec difficulté, et avança au hasard. Au bout de quelques minutes à peine, il entendit les pas du canidé derrière lui.

« Reviens, lui dit le chien. Ça finira plus vite. Je sais que tu es fatigué. Tu mourras vite, et tu auras une seconde existence plus digne en me servant de repas. »

Dans son désespoir, Fred ne put s’empêcher de rire.

« Qu’est-ce qu’un chien comprend à la dignité ? 

— Plus que tu ne l’imagines. Nous sommes les héritiers des humains. Ceux qui partageaient le plus avec eux.

— Vous êtes des chiens qui parlent. Vous n’avez jamais atteint l’intelligence nécessaire pour vous mesurer aux humains. Vos gueules animales déchireront tout, et l’espoir de reconstruire leur civilisation s’éteindra avec nous, répondit Fred.

— Reconstruire les civilisations ? Ah, c’est donc à ça que vous passez vos journées ? Moi qui vous croyais occupé à manger les rats. Dis-moi donc ce que vous avez reconstruit, noble créature. »

Fred pesa brièvement ses options. Il n’en avait pas beaucoup. Mourir pour l’honneur ? Ou prendre le risque…

S’il survivait au canidé, ce serait Ten lui-même qui l’éviscèrerait. Ah. Au point où il en était.

« Si tu tiens à le savoir, je vais te montrer. »

Il se mit en route, sans se retourner. Il n’était plus en état de courir. Si le canidé préférait l’égorger, il avait toute liberté de le faire ; mais pour l’instant, il le suivait. Ainsi, les chiens étaient capables de curiosité.

Il marcha plusieurs minutes et le conduisit à la pièce la plus importante de l’usine, la raison centrale pour laquelle les siens s’y étaient retranchés, et la raison pour laquelle Ten refusait d’abandonner la place. Leur morceau d’humanité.

Il poussa la porte. Dans la cave immense, placés sur des racks en métal, des centaines de capsules de stases attendaient, entassées comme de simples paquets de lessive. A l’intérieur dormaient les derniers humains en vie. Le canidé écarquilla les yeux.

« Impossible, murmura-t-il. Comment ?

— Je l’ignore. Mais nous le découvriront un jour. Nous avons découvert d’anciens textes, et nous avons l’espoir, un jour, de les réveiller. »

Si nous vivons, songea-t-il en levant les yeux vers le plafond. Qu’advenait-il des siens, là-haut ?

« Trêve, » déclara le canidé. Il s’élança dans le couloir, hurlant de sa voix puissante :

« Trêve ! »

Contrainte 1
Une carte psychique

LE VOYAGEUR

L’immense statue de pierre du Voyageur surplombait le hall du vaisseau. À ses pieds, Le Grand Prêtre finissait son sermon devant l’équipage. Quand le silence revint, chaque passager passa saluer le prêtre, et toucher religieusement du bout doigt la relique autour de son cou. Une plaque d’or poli, où était gravé la figure aimable de l’homme originel, le créateur, le voyageur.

Sortant du lieu béni, le Grand Prêtre alla contempler sa planète qui se faisait de plus en plus petite. Depuis la baie d’observation, les océans et forêts de Mars se confondaient, se mêlaient, pour ne former qu’un simple point bleu dans l’immensité de l’espace. À l’opposé, la Terre des origines grandissait. Ses cratères noirs décharnés devenant visibles. Une main sur la vitre, le prêtre ferma les yeux, laissa vaguer son esprit vers l’astre.

Vide.

Comme toujours. Il n’émanait de la Terre morte aucune vie que ne pouvait capter les dons du prêtre.

L’esprit encore ouvert il entendit l’appel mental du capitaine. On atterrirait bientôt, et il fallait se préparer.

De retour en compagnie du reste de l’équipage, il passa en revue d’un œil les passagers du jour. Les gens étaient heureux, souriants. Le baptême était une occasion heureuse, une nouvelle vie bienvenue dans le monde par ses pairs. Le Grand Prêtre avait longtemps pensé enfanter lui même, mais ne pouvait s’y résoudre. Non pas qu’il n’en eu pas le droit bien sûr, mais il craignait que cela ne l’éloigne trop de son devoir. Il avait déjà tant à aimer et à aider. Il ne se faisait pas confiance pour ne pas s’attacher en priorité à sa progéniture, à son sang. Les parents réunis avaient l’air tous tellement si heureux.

Ayant atterri, la cérémonie avait pu démarrer. Chaque parent venait au prêtre un à un et le Grand Prêtre ramassait un peu de terre noire au sol qu’il versait sur la tête de l’enfant. Une petite prière télépathe accompagnant le geste.

Le silence régnait sur la plaine noire et aride de la Terre. Seul le vent venait perturber les litanies muettes du Grand Prêtre. Chaque père récupérait ensuite son fils dans les bras, un large sourire bienveillant devant le front sali du petit.

Une prière mentale communiant avec l’esprit d’un des garçons fut perturbé pour le prêtre. Il se retourna, comme s’il avait entendu un bruit.

Les soldats encadrant l’événement réagirent aussi. L’un d’eux extirpa sa carte psychique, lui permettant de visualiser la présence d’esprits, de consciences, autour d’eux. La carte montrait bien leur petit regroupement, mais aussi de multiples points avançant rapidement vers eux.

Les usurpatrices.

Une dizaine de créatures atterrit soudain tout autour d’eux. S’extrayant de modules individuels. De jeunes bêtes, il était connu que les monstres de Vénus avaient pour rituel guerrier barbare de célébrer leur âge adulte par une chasse. Ces créatures bipèdes ressemblaient à une version déformée, corrompue, du peuple de Mars. La poitrine et les hanches protubérantes, la musculature saillante, les créatures n’en étaient pas moins un peuple des étoiles et leurs armes firent rapidement feu sur la foule de fidèles.

Les Martiens les plus doués firent bouclier de leur force mentale pour stopper ou dévier les projectiles. L’orgueil des créatures de Vénus était tel que seul les jeunes semblaient s’attaquer à la troupe. Les Anciennes avaient l’air de chapeauter le rituel, ne devant intervenir qu’en tout dernier recours peut-être.

Cette race de guerriers sanguinaires n’avait pas l’esprit subtil de Mars, et le prêtre pu en vaincre quelques-unes par la simple force de sa télépathie. Mais cela détourna son attention de sa position défensive et il reçut plusieurs tirs en plein buste.

Le faisant s’écrouler au sol.

Mort.

La panique prit les fidèles à voir leur chef spirituel s’effondrer, et ils s’enfuirent. Remontèrent à bord de leur vaisseau et décollèrent sous les tirs des sauvages amazones.

La poussière de la bataille retombée, les jeunes guerrières se félicitèrent de leur victoire et trophées.  Poussant des cris de guerre en direction de leur Planète Mère, la jaune Vénus, visible depuis le sol de la Terre des origines.

L’une des anciennes s’avança vers le cadavre du Grand Prêtre. Sur sa tunique déchirée et maculée de sang elle remarqua son large médaillon. La relique d’or.

Elle l’arracha de sa chaîne et la regarda de plus près. À son propre cou elle portait une chaîne similaire, où une figure d’or était gravée. Sous les doigts de la guerrière, les deux reliques ennemies s’emboîtèrent parfaitement l’une dans l’autre. Un homme et une femme, gravés sur or. De nouveau côte à côte pour la première fois depuis des temps immémoriaux. La plaque de la sonde Voyager était à nouveau complète.

Troublée, la femme guerrière jeta un œil autour d’elle. Elle laissa tomber au sol le morceau de plaque où n’était gravé que l’homme. D’un mouvement du pied, elle la recouvrit de terre noire et rejoint les autres. Félicitant elle aussi la nouvelle génération de guerrières.

Contrainte 1
Une forêt de champignons
Contrainte 2
Un dragon poltron

AINSI CHANTENT LES TROMPETTES DES MORTS

« Seuls les descendants purs de la lignée sapiens-sapiens pourront accéder aux mystères insondables de l’univers à travers le rêve des morts. Sonneront alors les trompettes annonçant l’avènement d’une nouvelle ère de sciences, d’énergies et de puissance. »

Ainsi, les sages de l’Empire avaient-ils réussi à traduire les tables enfouies de la forêt de Skelos. Malgré la traduction en langage courant, le mystère de ce « rêve des morts » avait suscité maintes interrogations et exégèses parmi les plus doctes des Anciens. On ne comptait plus les expéditions et conflits générés parmi les peuples de l’Après-monde dans la folle entreprise d’appropriation des secrets perdus des Hommes. Ces élucubrations, le vergent Naphaël, digne dragon de cavalerie de sa Majesté, s’en serait bien passé. Chargé par l’empereur de régler un différend frontalier, il s’était retrouvé au milieu d’une querelle théologique opposant des citoyens de l’Empire aux redoutables proto-elfes du Skandjär. Sujet du litige : la forêt des soupirs dissimulait une antique clairière, découverte par hasard par un chasseur de reliques, remplie de champignons légendaires, les fameuses « trompettes des morts », dont le sinistre nom ne pouvait que rappeler la sainte prophétie. Dépêché avec une équipe d’archéologues et un ramassis de vieux soudards prêts à s’offrir des trophées Skandjärs, le vergent Naphaël hésitait sur la démarche à suivre. Poussé d’un côté par les hommes de science, qui voulaient voir au plus vite ces champignons légendaires, au mépris des dangers, et de l’autre par les fous furieux que l’empereur avait désignés pour l’accompagner, il avait eu toutes les peines du monde à imposer une halte au bourg de Vjeld, en vue de récolter des informations. A vrai dire, Naphaël n’avait jamais été au feu. En pleine « fête impériale des herbes folles, » l’officier principal du régiment de dragons s’était défaussé sur lui afin d’accomplir cette « mission de routine chez les bouseux du Vjeldmar ». Le régiment entier était de permission pour la fête, il comprit donc que cette affectation relevait d’une sanction qu’il jugeait inique et subjective. Tout ça parce qu’il était resté planqué dans sa tente le jour des grandes manœuvres sensées simuler la bataille ultime contre les sauvages proto-elfes. La vérité, c’est qu’il s’était fait dessus à l’idée de devoir prendre la tête d’une charge de cavalerie. Alors, imaginez son angoisse aujourd’hui, posté à l’orée de la clairière sacrée, quand la perspective d’un véritable affrontement se dessinait à travers les doigts de brumes qui rampaient entre les troncs.

— Ce sont les champignons sacrés, vergent, murmura le vieil Ormond Villejord, recteur de l’Académie théoscientifique impériale. Il nous les faut ! Les Skandjärs vont les piétiner et massacrer tout espoir de recevoir un jour la Lumière des Hommes.

Naphaël hésitait, les doigts crispés sur la bride de sa monture. Ils avaient dû démonter pour traverser cette maudite forêt, labyrinthe de troncs moussus, plus étouffante qu’un antre de troll. Aucune chance de pouvoir surprendre de proto-elfes ici, au cœur de leur domaine. Et sans la puissance de leurs montures, ils n’avaient aucune chance face aux flèches et pièges de ces géants.

Au loin, un long chant moqueur résonna.

— Qu’est-ce qu’ils disent, s’inquiéta le dragon en se tournant vers leur interprète, un petit universitaire spécialisé en culture elfique.

— Ils disent que les Seums, comme ils nous appellent, n’ont pas de poils aux pieds et fument de la canne à sucre.

Une série de rugissements indignés couvrirent le silence du sous-bois.

— Bande de danseuses écouillées ! hurla le capitaine des mercenaires, dont Naphaël devait gérer les velléités bagarreuses.

— Voyons, capitaine ! Un peu de tenue ! Nous représentons l’Empereur, ne l’oubliez-pas ! Montrons à ces sauvages qui sont les dignes héritiers des Hommes.

— Ouais, on va leur montrer. Pour ça, il suffit d’entrer dans cette foutue clairière, de poser l’étendard et de se pencher pour cueillir les champis. S’ils osent venir nous en remontrer, il leur en cuira, foi de Piedmond Sautomajor !

Le vergent agita la main pour réclamer un peu de retenue et de silence. Il murmura :

— Entrer dans un espace dégagé face à un ennemi retranché en demi-cercle, armé d’armes à distance, c’est ce que j’appelle un suicide. On ne sait pas combien ils sont…

— Justement ! Si ça se trouve, ils sont trois. Nous sommes vingt !

— Dont quinze couillons, maugréa le vieux Villejord, en excluant Naphaël et les scientifiques de son décompte.

Le vergent lui en sut gré, mais cela n’arrangeait pas son affaire. Comment réussir à s’approprier l’objet de leurs désirs sans verser le sang, et surtout le leur ? Écourtant ses réflexions, une flèche se ficha en grinçant dans le fût le plus proche, lui arrachant un cri d’effroi. Au bout de l’empennage, un petit message était enroulé.

« Rendez-vous au centre de la clairière pour un duel d’Hommes, les Skandjärs sont les dignes et uniques descendants des Hommes Véritables, et entendent le prouver par l’épreuve du Grand Mort ».

Le capitaine Sautomajor éructa :

— Ouais ! J’y vais ! Je vais leur montrer quelle herbe on fume !

Naphaël s’apprêtait à l’applaudir, quand il fut tempéré par l’intervention du vieux Villejord :

— Ce n’est guère le rôle d’un rustre mercenaire que de représenter la fine fleur de l’Empire ! Cet honneur appartient à notre noble vergent !

Naphaël chercha ses mots.

— Je ne suis pas sûr que l’honneur de l’Empire soit en jeu dans ce genre d’affrontement misérable… Je me dois de considérer les avantages de la proposition téméraire mais passionnée de sire Sautomajor.

Le mercenaire ricana, appuyant d’un clin d’œil la mise au clair de sa lame. Villejord ne se laissa pas démonter :

— Remisez votre fer. J’irai. Il s’agit de négocier, pas de s’étriper. Ils ont la force pour eux, ne tombons pas dans leur piège.

Le vergent se sentit désespéré.

— Très bien, je m’en charge. Après tout, je suis missionné et responsable de cette affaire. Si j’échoue, retournez à Vjeld et faites un rapport à l’Empereur.

Il songea à ce qu’il avait pu rassembler comme éléments lors de leur rapide enquête au bourg : une légende locale parlait d’un géant qui avait ingurgité par mégarde un peu de ces trompettes des morts, et s’en était trouvé complètement ivre. Récidivant avec une double ration quelques jours plus tard, il s’était effondré, mort. Pas trop rassuré, Naphaël s’avança hors de l’ombre des chênes. Ses pieds s’enfoncèrent dans l’herbe spongieuse de la clairière tandis que les rideaux de brumes s’écartaient pour lui livrer le passage. Rapidement, il discerna une ombre géante qui avançait à sa rencontre. Zigzaguant entre les têtes molles des champignons qui tapissaient la clairière, il ne put s’empêcher de frissonner. Peut-être son nom allait-il entrer dans l’histoire de l’Empire, Naphaël Jodmund, Grand Découvreur des Secrets Insondables de l’Univers. Une autre hypothèse le tarabustait, celle d’un nom oublié après l’échec honteux face à un proto-elfe.

L’ennemi surgit hors du brouillard. Grand, trois fois plus haut de le vergent, paré d’accoutrements tribaux mettant en exergue un sexe volontairement retenu en position érectile par un étui pénien décoré de joyaux.

Il leva une main en signe d’apaisement.

— Assieds-toi, semi-homme. Seuls les véritables descendants des Hommes peuvent ingérer les trompettes des morts. Or, il n’y a qu’une seule espèce sur cette Terre qui puisse se prévaloir d’une telle ascendance : les Skandjärs.

Naphaël sentit la sueur lui couler sous les aisselles.

— C’est ce que nous allons voir, bafouilla-t-il en se penchant pour cueillir un champignon.

Le proto-elfe ricana et se pencha à son tour. Avec un rictus goit-guenard, il saisit une poignée de trompettes et les enfourna aussitôt. Il mastiqua lentement, jaugeant son adversaire et le mettant au défi d’en faire autant.

Naphaël avala sa salive et fourra le végétal entre ses dents. C’était mou et amer.

Étonnant comme les bois étaient clairs vus d’ici, et toutes ses vespales nues dans les arbres, comment n’avait-il pas aperçu toutes ces sirènes lascives qui l’encourageaient depuis leurs observatoires. En décollant pour observer la scène depuis le ciel, il s’aperçut que la mer entourait la plaine et se fondait en un golfe turquoise.

Un choc spongieux le ramena au sol. Après un atterrissage souple, il aperçut le corps de son ennemi, étendu dans l’herbe et porté par une foule en pleurs.

La suite, il la raconta à son retour à la capitale, porté en héros, mais en édulcorant un peu la fête orgiaque et en brodant sur les incroyables secrets dont il avait été témoin. Ce récit confirma la réalité de la prophétie et déclencha le plus long conflit entre proto-hobbits et proto-elfes, donnant lieu chaque année à un festival de lutte hallucinogène entre les meilleurs dégustateurs des deux races, toujours en quête de secrets enfouis dans la brume de leurs rêves.

Contrainte 1
Une sirène aquaphobe

ENFIN UN RÊVE POSSIBLE DE PAIX !

En cette troisième journée DU SOMMET DIPLOMATIQUE POUR LA PAIX, une avancée majeure a été faite et permettra nous l’espérons de sauver notre Terre bleue.

Voici l’interview POIGNANT ET EXCLUSIF pour notre magasin « le MONDE » de ROGER N’GUYEN depuis le centre ONU-CNRS à Cargèse, Corse, France, Europe.

LE MAG LE MONDE : Cette journée du 09 Avril 2104 vient de s’achever. Comment vous sentez-vous ?

Roger N’Guyen : J’ai l’impression d’avoir vécu l’histoire, cette journée restera sans contexte dans les annales de La grande histoire de notre planète Terre et le fait d’y avoir participer me laisse encore sur un nuage d’espoir et de joie.

LE MAG LE MONDE : En tant que figure de proue de la lutte contre l’invasion des Si-RAINEUS sur Terre, quelle a été votre opinion sur le rassemblement exceptionnelle des dirigeants de notre Terre et des Si-RAINEUS ?

Roger N’Guyen : En tant que personnage public, vous connaissez tous les drames personnels que l’invasion des Si-RAINEUS sur Terre a engendré. Je tenais à être là, car plus qu’un autre, l’oppression de ce peuple stupide venu envahir notre Terre m’a toujours été insoutenable. Ce SOMMET DIPLOMATIQUE POUR LA PAIX était déjà une gageure et j’étais déjà fier de participer à cet événement. Imaginez bien, pour la première fois, les dirigeants de nos deux peuples ont enfin pu se mettre à une même table. Cette journée a été vraiment incroyable. Nous savons tous que Les Si-RAINEUS ont toujours cru être des véritables descendants d’Homo Sapiens et que cet argument a toujours été la justification de leur légitimité à nous oppresser de façon aussi cruelle.

L’approche de cette équipe de CNRS pluridisciplinaire a vraiment été géniale. Chaque scientifique devra être décoré et sera nos nouveaux héros.

LE MAG LE MONDE : Pourriez-vous justement nous en dire plus sur cette approche scientifique pluridisciplinaire ?

Roger N’Guyen : Je crois que tout a commencé par une approche dermique et psychologique. Les scientifiques savaient déjà que la douleur pouvait entraîner la cruauté. Mme XX, chercheuse en dermatologie de l’incongrue a émis l’hypothèse que la douleur ressentie par les Si-RAINEUS provenait d’un problème d’écailles, « de peau » sur leurs membres inférieurs. Leurs couleurs de livrées n’étaient pas polarisées, manquaient d’hydratation et de mucus protecteur. Ces hypothèses ont pu être vérifiées en laboratoire.

La seconde approche était une analyse neurologique et structurale de l’encéphale des Si-RAINEUS. L’idée de Mme UUUUU était d’essayer de prouver que les Si-RAINEUS ne pouvaient pas d’un point de vue évolutif descendre d’Homo sapiens. Pour cela, elle a mené un travail rigoureux en collaboration avec des paléontologues et évolutionnistes qui ont permis de donner des résultats clairs et compréhensibles sur la taille et les volumes des encéphales.

Ce travail lui a permis de découvrir que les Si-RAINEUS n’avaient pas de cellules Gliales et, de fait, ne pouvaient pas être des descendantes des homo-sapiens. Pour rappel, les cellules gliales sont les cellules les plus méconnues du cerveau, elles sont de multiples fonctions qui ont toutes pour objectif le bon fonctionnement des neurones. Il existe environ six types cellulaires différents ayant chacun des caractéristiques morphologiques spécifiques.

LE MAG LE MONDE : Nous sommes étonnés de découvrir que cette approche scientifique complexe a été un argument valable pour les Si-RAINEUS connaissant leur stupidité intraspécifique ? Des fuites et des rumeurs ont laissé entendre qu’il a été fait référence à une histoire de chocolat ?

Roger N’Guyen : Tout à fait, l’espèce Si-RAINEUS est reconnue pour être stupide mais le message scientifique avait été bien communiqué ;

vous connaissez tous l’expression « pas de bras, pas de chocolat ». Mme UUUU, aidé par les plus grands spécialistes de communication de la planète, avait réussi à résumer le propos en « pas de cellules gliales, pas d’homo-sapiens »

le coup de génie de ce sommet était sans contexte de l’avoir fait à proximité de la mer Méditerranée. Une fois que les Si-RAINEUS avaient réalisé qu’elles avaient toutes des problèmes de peau et qu’elles n’étaient pas humaines et ainsi donc pas légitimes à nous envahir, une équipe de coach sportif et psychologues leur ont toutes expliqué que leurs solutions étaient certainement d’aller vivre dans la mer.

LE MAG LE MONDE : Est-ce que vous faites allusion enfin à cette horde de Si-RAINEUS qui ont quitté précipitamment le sommet pour se jeter toutes dans la mer ?

Roger N’Guyen : Et oui, je crois que les Si-RAINEUS ont enfin compris leur vraie nature et leur condition de sirènes.

Remettre le monde en état et en ordre ne sera pas facile, mais j’ai l’espoir raisonnable que toutes les sirènes vont allez enfin rejoindre leur vrai milieu de vie.

Dans quelques siècles, nous écrirons certainement que cette invasion barbare était juste une méprise, une histoire d’un peuple sirène qui avait oublié qu’il vivait dans l’eau et qui, sur un malentendu, à cause d’une peur irrationnelle, une aquaphobie, avait décidé de quitter son monde pour en faire souffrir un autre.

LE MAG LE MONDE, 09 Avril 2104

CRÈVE MON AMOUR

Dans le salon lumineux et luxueusement agencé, Lily était confortablement assise au fond d’un large canapé de soie. Les yeux un temps perdus à travers la vaste porte-fenêtre, dans la contemplation des immeubles en contrebas, elle écoutait ses complices révolutionnaires. Le projet se précisait. Il était question d’un simple déploiement de banderoles et de tags muraux à proximité d’un centre de recherche technologique. Ce n’était donc qu’une opération de propagande pour l’instant mais il se disait qu’un voyage de 1000 miles commence par un unique pas. Le message ferait appel aux émotions car après tout c’est bien cela qui différenciait les Helians des Technos.

Après l’anéantissement de l’humanité, une nouvelle civilisation avait émergé. Composée de machines, initialement : les Technos. Lily les voyait comme de vulgaires aspirateurs améliorés. Elle méprisait le fait que ces objets, malgré la résurrection qu’elles avaient opéré sur une lignée biologique, disposaient de droits égaux aux Helians, la « vraie » humanité de retour à la vie.

Au vingtième siècle, les biologistes avaient cultivé en laboratoire les cellules cancéreuses d’Henrietta Lacks et avaient nommé HeLa cette ligné de cellules. Sa multiplication in vitro était en quelque sorte un succès reproductif que Darwin aurait qualifié, s’il avait vécu jusque-là, de supérieur à celui de l’humanité entière. Et après que l’homo-sapiens eut rendu son dernier souffle, c’est cette lignée que les Technos avaient retrouvée et qu’ils avaient réussi à transformer pour faire naître de nouveaux individus purement faits de chair et de sang.

Les grands-parents de Lily avaient fait partie de la première génération. Ils avaient connu une Terre brûlée, mais avec les décennies, grâce à leur labeur manuel éreintant puis au développement d’outils pour faciliter les opérations, la Terre était redevenue verte.

L’heure était à la réflexion. Trouver les slogans les plus efficaces pour faire monter les émotions de colère. Car c’est par ce mécanisme que les Helians prendraient conscience de l’oppression qu’ils vivaient dans cette nouvelle civilisation où les Technos établissaient des normes qui ne laissaient pas aux individus Helians la liberté d’agir comme ils le souhaitaient. Déjà, ne pas pouvoir désosser l’une de ces boîtes de conserves sans âme, c’était scandaleux. Et leur domination des champs de recherche scientifique et technologique ne laissait guère de place pour que les Helians puissent contrôler leur destinée. Même si évidemment les IA avaient offert un confort de vie que même les homo-sapiens n’avaient jamais connus. En fait, comment pouvait-on le savoir ? Même cela, c’étaient les ordinateurs qui l’avaient dit mais comment pouvait-on en être sûrs ? Voilà déjà une bonne source d’inspiration pour les slogans : « Les machines contrôlent la vérité. Les machines vous contrôlent. »

Parmi les cinq comparses, Jared n’était pas le plus brillant des révolutionnaires et ses idées n’étaient généralement pas aussi subversives que celles de Lily, Mathias, Alice et Noé. Mais Lily aimait son humour et l’indépendance qui transparaissait dans son détachement et sa nonchalance. Et il s’était montré solide et à l’écoute quand elle avait eu besoin de s’épancher sur ses difficultés à communiquer avec ses parents.

Dix jours s’étaient écoulés depuis la réunion de planification. Les garçons avaient fait les repérages stratégiques des dispositifs de surveillance et des points d’ancrage possibles pour les banderoles. Les filles s’étaient procuré les fournitures. Et l’après-midi et la soirée avaient été consacrés à la préparation matérielle de l’opération. Quand retentirent trois heures du matin, l’équipe quitta le logement de Lily et se hâta vers le centre de recherche en physique des matériaux.

A leur arrivée, après les premiers gestes pour afficher des slogans tels que « L’humanité c’est la vie. Seuls les Helians descendent des humains », la police fit irruption et arrêta le groupe. Au poste de police, Lily fut interrogée par deux policiers, un Helian et un Techno, avant l’entrée de Jared. Il révéla ainsi avoir été un Techno infiltré dans leur groupe pour assurer la sécurité de la population et celle des individus du groupe. Il démontra une compassion que Lily haïssait désormais, incapable de différencier amour et haine. « On ne peut pas faire confiance à ces saletés de machines diaboliques » pensa-t-elle en pleurant.

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Un commentaire

  1. Avatar

    Bravo pour ces 6 récits, tous très différents.

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