Votes pour le match d’écriture de Meyzieu 2015 : « Qui a appuyé sur le bouton rouge ? »

« QUI A APPUYÉ SUR LE BOUTON ROUGE ? »

Voici le second thème sorti pour le match d’écriture organisé à Meyzieu.

Bon vote ! Et n’oubliez pas, on ne vote qu’une fois 🙂

  • Lilo
  • D’où vient notre peur instinctive des boutons rouges
  • Un sale gosse
  • La pesée

LILO

Lilo regarda son reflet dans le bassin de la cour du château. Incrédule, elle lâcha le mécanisme qu’elle tenait et porta les mains à son visage, à son nez, à ses cheveux. A sa barbe, aussi. Et à d’autres endroits qui n’étaient plus tout à fait les mêmes.

« Comment… balbutia-t-elle. Qu’est-ce que j’ai… Al, tu… »

Mais lorsqu’elle tourna la tête vers son ami, elle ne rencontra que le vide. Elle était seule et tout allait de travers. Les premiers cris commencèrent à résonner tout autour d’elle, pas tous humains. Elle observa les alentours, hébétée : de l’autre côté du bassin, une chèvre en pourpoint lui rendit son regard surpris ; un peu plus loin, une jeune fille à la longue chevelure dorée se mit à rire et à danser ; sur les remparts, une horloge sonna soudain les douze coups de midi, faisant sursauter le gnome, la poule et le bambin qui l’entouraient ; et d’autres scènes encore, plus absurdes et impossibles les unes que les autres, qu’elle ne pouvait pas voir mais qu’elle entendait très bien.

Ah pour sûr, l’alchimiste ne s’était pas moqué d’elle lorsqu’il lui avait vendu sa camelote de machine : elle avait bel et bien changé, et elle avait entraîné avec elle toute la population du château, peut-être même de la ville pour ce qu’elle en savait. Des poules à la place des gardes, des vieilles dames qui retrouvent jeunesse, des seigneurs caprins… Son ami avait disparu, aussi. Et elle était devenue un homme.

« Al… » murmura-t-elle dans un hoquet. Elle sentait les larmes lui monter aux yeux. Tout était de sa faute, c’était à cause d’elle si tout avait si mal tourné et si Aldwin…

« Je suis là, bécasse. Arrête de bégayer et pose ta question. Je commence à plus sentir mes jambes. D’ailleurs, pourquoi le bassin est devenu aussi grand ? Je te vois plus ! »

Lilo baissa les yeux à l’endroit où aurait dû se trouver Aldwin. A la place se trouvait par terre un parchemin à moitié déroulé révélant des écritures mouchetées qu’elle n’arrivait pas à relire. Et qui ressemblaient drôlement, maintenant qu’elle y pensait, à des sourcils froncés. Ça lui donnait un air perplexe un peu comique. Lilo ne put s’empêcher de rire nerveusement.

« Quoi, qu’est-ce qu’y a ? J’ai un truc sur le nez ?

– Al, je crois qu’on va avoir un problème, annonça Lilo lorsqu’elle eut retrouvé un semblant de sérieux. Tu t’es transformé en parchemin magique.

– Raconte pas n’importe quoi. Toi, par contre, tu as la voix plus grave qu’avant. Ça a fonctionné ?

– En quelque sorte… Mais pas vraiment comme on l’espérait. J’espère vraiment que ce n’est pas définitif. »

Aldwin devait sentir à son ton qu’elle était soucieuse, car il ne fit aucun commentaire. Il y eut un silence un peu gênant qui s’éternisa quelques secondes.

« Je n’arrive pas à bouger, annonça-t-il tout à trac.

– Je viens de te le dire : tu es un parchemin. »

Nouveau silence. Les cris continuaient à s’élever, plus lointain cette fois.

« C’est si grave que ça, hein ? demanda-t-il.

– J’en ai peur. Qu’est-ce qu’on fait ?

– A ton avis ? On s’arrache. Combien de temps avant que les gens commencent à se poser des questions ? »

Lilo n’en avait aucune idée. De l’autre côté du bassin, la chèvre écoutait attentivement leur conversation. Elle baissa les yeux, vit le petit dispositif qui gisait aux pieds de Lilo, regarda Lilo et se mit à bêler comme une cloche d’église. Interloqués, les autres… créatures qui se trouvaient dans la cour tournèrent la tête vers eux.

« Allez, on se tire ! chuchota Aldwin. Non ! M’attrape pas avec les mains. On sait jamais ce qui pourrait se passer si tu me touches. Il y a des parchemins magiques connus pour exploser au moindre contact avec la peau et je n’ai pas très envie de finir comme ça. »

Lilo enroula précautionneusement son ami dans son écharpe et se dirigea d’un pas pressé vers la ville. Elle venait d’atteindre la porte des remparts lorsqu’elle entendit la voix stridente du gnome derrière.

« Qui a appuyé sur ce putain de bouton rouge ? »

Elle courut.

Elle courut longtemps, fonçant à toute vitesse à travers des rues qu’elle connaissait par cœur. Elle courut plus vite que jamais, grâce à des jambes plus longues, plus puissantes. Elle était moins agile qu’avant, mais ce qu’elle avait perdu en vivacité, elle l’avait gagné en force. Ceux qui ne s’écartaient pas assez vite, elle les poussait de son chemin avec une brutalité mal maîtrisée. Elle croisa des gens étranges, des animaux qui n’avaient rien à faire là et même un tigre, une fois, au détour d’une impasse. Finalement, elle se hissa sur les toits d’une main experte, mettant à profit sa vigueur nouvelle pour accélérer la cadence, puis elle fila comme une flèche de cheminée en cheminée. Elle voulait être sûr de semer ses poursuivants et elle ne connaissait pas de meilleure méthode.

Elle atterrit un peu plus tard dans une place tranquille où elle put reprendre un peu son souffle. Il n’y avait personne alentours, à part quelques mouettes qui se battait pour le privilège de se poser sur un tabouret en marbre ouvragé. Elle sortit Aldwin de sa cachette, qui affichait un air un peu malade.

« C’est pire que la mer… se contenta-t-il de dire.

– Ce n’est pas le moment, Al. Il faut qu’on réfléchisse sérieusement à ce qu’on fait.

– Oui, oui, laisse-moi deux minutes, tu veux ? »

Lilo grommela, mais elle n’insista pas. A la place, elle réfléchit dans son coin. Bien sûr, ils pouvaient essayer de retrouver l’alchimiste, mais elle doutait qu’il soit encore dans les parages. A sa place, si elle avait vendu ce genre de camelote à quelqu’un, elle aurait profité de la pagaille pour… hé bien, faire exactement ce qu’elle s’apprêtait à faire avant tout ce bourbier, à savoir cambrioler la famille royale avant de partir prendre sa retraite loin d’ici. Ils ne pouvaient pas non plus se permettre de rester comme ça à tout jamais, d’une part parce que tout le château – et bientôt toute la ville – allait reconnaître son visage, et d’autre part parce qu’elle s’en voulait pour Aldwin. Elle devait lui rendre son apparence, sans quoi elle ne pourrait plus jamais le toucher. Ce n’était pas négociable.

« On pourrait rendre visite à Tomas, proposa Aldwin qui devait avoir eu le même genre de pensée. Il a l’habitude de ce genre de connerie magique, il devrait pouvoir faire quelque chose.

– Alchimique. La magie, c’est rarement autant le bordel, quand même.

– Peu importe. Tu as une meilleure idée ? »

Lilo n’en avait pas. Ils reprirent la route quelques minutes alors que les cris commençaient à se rapprocher – et il y avait plus de colère que de panique dans les voix, cette fois.

Ils trouvèrent la porte de Tomas facilement : elle était bien cachée, entre deux bouibouis insalubres, mais ils avaient l’habitude d’aller rendre visite au bonhomme. C’était un vieillard un peu excentrique, avec ses lunettes sur le nez et sa longue barbe blanche. Lilo ne comprenait pas, maintenant qu’elle en portait une, pourquoi les hommes s’entêtaient à porter ce genre de machin : ça grattait horriblement à la moindre goutte de transpiration, et en plus, ça tenait beaucoup trop chaud.

Elle frappa trois fois le heurtoir contre la porte et attendit, désespérée. Après tout, la malédiction l’avait probablement touché, lui aussi. Avec la chance qu’ils avaient depuis le début de la journée, Tomas s’était probablement changé en statue ou en rat. Mais il n’en était rien : la porte s’ouvrit à grand coup de grincements. Dans son soulagement, Lilo se jeta au cou du vieil homme.

« Hé bien, hé bien, quelle effusion de joie, lui dit une voix féminine. Qui êtes-vous, beau jeune homme ? »

Lilo se recula vivement pour examiner son interlocutrice : une grande femme à la peau sombre et fort jolie l’observait d’un air malicieux. Cette vision la mit dans une situation qu’elle n’imaginait pas aussi inconfortable. Elle rougit.

« Excusez-moi. Je suis Lilo. Est-ce que…

– Ah, répondit la femme avec un sourire bienveillant. J’aurais dû me douter que c’était un coup de votre part. Aldwin et toi n’êtes jamais les derniers à vous mettre dans le pétrin, n’est-ce pas ? Oui, je suis bien Tomas. Entrez, nous allons pouvoir régler tout ça. Quoique je suis certain que nous pourrions apprendre à apprécier ces nouvelles vies… » ajouta-t-elle en lorgnant Lilo.

Celle-ci rougit de plus belle. Elle avait du mal à se rappeler qu’elle avait à faire à un vieil homme.

« Tiens, je pensais qu’Aldwin serait avec toi ?

– Oh ! Pardon. »

Elle déroula Aldwin de son écharpe et le posa sur la table. Tomas sourit de plus belle.

« Eh bien voilà, la solution n’est jamais loin du problème. Ce sera régler dans quelques minutes.

– Vraiment ? dirent les deux voleurs en chœur.

– Oh oui ! Aldwin, tu es un parchemin de dissipation. »

Il y avait quelque chose de soulageant – et d’un peu rageant – dans cette affirmation. Ils auraient pu s’en sortir dès le début, si seulement ils avaient su.

« Bien, bien. Et qu’avons-nous appris de cette mésaventure ? » demanda-t-il en déroulant le parchemin.

C’était un des problèmes de Tomas : il avait tendance à toujours faire la leçon lorsqu’ils venaient le voir. Une sale habitude de vieux grand-père, supposait Lilo, qui ne suffisait pas à effacer toutes ses autres qualités. Elle réfléchit un instant.

« Que l’alchimie n’apporte que des problèmes ?

– Ah, oui, il y a sans doute une part de vérité là-dedans. Je pensais plus à « vouloir changer le monde et se changer soi-même ne peut se faire correctement qu’à la force de ses bras, » cela dit. »

Il sourit chaleureusement comme il savait si bien le faire, puis il lut les inscriptions qui couvraient le parchemin. Avant longtemps, toute la ville retrouva son état normal, et on entendit un peu partout des soupirs de soulagements fuser à travers la ville. Tout était rentré dans l’ordre.

Lorsqu’elle y repensa quelques jours plus tard, pourtant, Lilo s’aperçut qu’être un homme lui manquait un peu. Elle avait effleuré tout un champ de nouvelles sensations qu’elle aurait bien aimé explorer un peu plus avant. Elle comprenait mieux certaines choses, lisaient mieux dans la timidité des autres garçons et se surprenaient de temps en temps à admirer la joliesse des filles qu’elle croisait.

Peut-être qu’elle avait appris plus qu’elle ne le pensait de toute cette histoire.

D’OÙ VIENT NOTRE PEUR INSTINCTIVE DES BOUTONS ROUGES

« Messieurs, je ne doute pas un seul instant que, connaissant mon caractère proverbialement patient et modéré, vous allez peiner à me croire quand je vous dirai que je suis littéralement FOU DE RAGE !! »

Les trois étudiants sursautèrent en entendant le cri. Debout devant le professeur avec l’air reconnaissable entre tous de ceux qui sont bien conscients d’avoir fait une bêtise mais ne savent pas encore à quel sujet mentir pour échapper à la sanction, ils exécutèrent de concert un parfait numéro de contemplation de leur propre pieds.

« De rage, je ne sais pas, mais le reste… » chuchota l’un d’eux à l’intention de son voisin, qui ne put s’empêcher de pouffer.

En l’entendant, l’auguste professeur Bertrand Von Wissmann cessa net de faire les cents pas devant son bureau. Il vient se planter devant l’infortuné ricaneur.

« Ça vous amuse, peut-être ?

– Non, m’sieur.

– Non, qui ?

– Non, professeur Von Wissmann.

Her Doktor Von Wissmann, petit imbécile ! Je vous l’ai répété plus de cent fois ! »

L’étudiant leva les yeux au ciel (quoiqu’en pensée seulement, il n’avait aucune envie d’aggraver encore son cas) . Le professeur avait ses lubies, dont celles de se faire passer pour un savant allemand d’opérette. Il trouvait ça… Plus authentique, peut-être ; plus en rapport avec son domaine d’expertise, sans doute. Il avait pour cela acquis à grand frais d’antiques lorgnons en argent, qu’il ne mettait jamais mais qu’il avait néanmoins accroché bien en vue à la poche de poitrine de sa sempiternelle blouse blanche.

« Cette machine constituait le travail de toute une vie, messieurs. J’ai engagé tout ce que je possédais pour la concevoir, j’ai brisé même ma carrière, savez-vous ?!

– Et c’est reparti pour un tour… marmonna un étudiant en soupirant.

– Ces ignorants de la faculté ne voulaient pas me croire lorsque je leur ai expliqué mes travaux ; ils ont ri, ils m’ont traité de fou, et ils ont fini par m’exclure. Mais ils verront ! Ils verront tous ! Mwhahahaha ! Mwhahaha…

– Euh, Her Doktor ? »

Le professeur –qui était repassé derrière son bureau et paraissait s’adresser à un monde manifestement hostile à travers une baie vitrée qui ne donnait pourtant que sur un innocent parterre de roses trémières– revint soudain à lui. Il se retourna brusquement, regarda les étudiants comme s’il les voyait pour la première fois, puis rappela de la situation.

« Oh, oui, hum… N’essayez pas de changer de sujets, messieurs. Vous allez me dire maintenant, tout de suite, qui est responsable de cette incroyable bévue ? Vous ! Cria-t-il en pointant du doigt le premier de la file.

– Non m’sieur, j’ai rien fait !

– Et vous ? Poursuivit le professeur en regardant le second avec une expression à décoller la peinture des murs.

– C’est pas moi, m’sieur !

– Vous, alors …  accusa alors le professeur en s’approchant à grands pas du dernier pour se placer à quelques centimètres de son nez, déclenchant chez le malheureux une crise de panique telle que ce fut l’instinct de survie qui répondit à sa place :

– C’est mon chien qui l’a mangé, m’sieur ! »

Le professeur cligna des yeux deux ou trois fois, désarçonné par la réponse, puis parut s’affaisser sur lui-même. Il refit le tour de son bureau pour aller s’écrouler dans son fauteuil. Il resta silencieux un long moment en secouant la tête, puis reprit la parole :

« Savez-vous au moins ce que vous avez faits, malheureux ? Le savez-vous ? »

Le vieil homme donnait une telle image du découragement que les trois étudiants, qui avaient malgré tout pour lui une certaine affection, se sentirent suffisamment gênés pour quitter le mode ‘garnements pris en faute’ pour redevenir temporairement des êtres humains décents.

« Nous sommes désolés, Herr Doktor. Euh… Est-ce qu’il n’y a pas un moyen d’arranger ça ?

– Non, mes enfants, c’est impossible ; le processus est irrémédiable.

– Mais… c’est très grave ? »

Le professeur, mû par un vieux réflexe d’universitaire, se leva et croisa les mains dans son dos avant de commencer à leur expliquer :

« Comme vous le savez peut-être déjà si vous avez suivi mes cours, ma théorie soutient qu’il est parfaitement possible de créer des univers complets à partir de quasiment rien, pour peu que l’on sache exactement, disons, sur quels leviers appuyer et de quelle façon le faire ; c’est pour ainsi dire un procédé naturel.

« L’inconvénient, c’est qu’on ne peut le faire qu’une seule fois depuis un univers donné, sans quoi la balance énergétique globale se trouve déséquilibrée. Schématiquement, un univers peut se diviser en deux pour se reproduire, mais coupez-le en trois et aucun des rejetons n’aura suffisamment de substance pour se maintenir en place : le parent comme les enfants s’effondreront sur eux-mêmes et disparaîtront définitivement.

« Par ailleurs, une fois la création du nouvel univers engagé, impossible de revenir en arrière. Je me vois mal en train d’agiter un clap devant le Big Bang et de lui expliquer qu’il faut recommencer parce qu’on a raté la première prise, n’est-ce pas ?  Ça va, c’est assez clair pour l’instant ? »

Les trois étudiants opinèrent sans un mot, plutôt contents de ne plus être sous les feux des projecteurs pour l’instant.

« Le problème, messieurs, c’est que le ou les sombres crétins qui se sont introduits dans mon laboratoire la nuit dernière à la faveur d’une de ces beuveries que vous appelez des ‘conseils d’étudiants’ ont démarré le processus avant que j’ai eu le temps d’entrer tous les paramètres de création. Et savez-vous ce qu’il va manquer dans cet univers qui est déjà en train de se former quelque part ? Non ?

« La magie, messieurs, la magie ! Cet univers sera totalement dénué de la plus petite parcelle de magie ! »

Les étudiants se regardèrent avec consternation. L’un d’eux finit par prendre la parole :

« Mais, je veux dire… Il n’y en aura vraiment pas ? Comment est-ce possible ?

– C’est bien le principe de base des univers, messieurs : tout est possible. A condition bien sûr que cela ait été prévu dans les paramètres initiaux.

« J’avais méticuleusement tout prévu, tout réglé, tout planifié pour que ce nouvel univers soit une exacte réplique du nôtre… Mis à part certains détails mineurs, afin que l’on puisse les reconnaître tout de même : j’étais un peu plus grand, avec peut-être un peu plus de cheveux, et puis… Bref : le même que le nôtre. C’est uniquement de cette manière, et grâce à la très forte résonance morphique entre les deux, que nous aurions pu nous déplacer de l’un à l’autre. Rendez-vous compte des possibilités : le double de ressources, le double d’espace, la possibilité de recommencer sa vie dans un endroit où l’on n’aurait peut-être pas commis exactement les mêmes erreurs… Pour sûr, cela en aurait bouché un coin à tous ces prétentieux de la faculté !

« Mais tout est à l’eau à présent. Rendez-vous compte : pas de portes magiques pour se déplacer instantanément, pas de sorts de traductions pour comprendre les natifs de pays étrangers, pas de divination pour anticiper les catastrophes… Même pas de dragounes domestiques pour réchauffer son café ! Vous réalisez l’ampleur du désastre ?

– Mais c’est absurde, intervint l’un des étudiants avec un air désemparé. Si on enlève tout ça, qu’est-ce qui reste ?

– Seulement la causalité pure et dure, j’en ai bien peur. Pas de magie, pas de dieux, pas de fantômes des ancêtres ; seulement la science, dans le meilleur des cas. En vérité, je ne vois même pas comment cet univers va pouvoir fonctionner.

– Et… Vous pensez qu’il y aura des gens, là-bas ? »

Le professeur regarda l’étudiant droit dans les yeux, prenant une courte pause de réflexion.

« Oui, j’ai bien peur que oui : les paramètres que j’avais eu le temps d’entrer pour la fusion des éléments à l’intérieur des étoiles et la chimie organique devraient suffire à ce qu’il y ait de la vie ; sans doute très semblable à la nôtre, d’ailleurs. Mais entre nous, sans magie, je ne donne pas cher de la peau de ces pauvres couillons : toujours à la merci de la première bestiole un peu affamée, attaqués de toutes parts par le moindre virus et la moindre bactérie. Même pas de feu, en plus ; il faudrait qu’ils apprennent à le faire à la main… Ha ! A moins de redevenir des singes pour aller se planquer dans les arbres, je ne vois pas comment ils pourraient survivre. Franchement, je n’aimerais pas être à leur place.

« Ce qui me rappelle… »

Her Doktor Bertrand Von Wissmann reprit soudain une expression féroce et se pencha légèrement en avant, articulant soigneusement chaque mot :

« … Que je n’aimerais pas non plus être à la vôtre lorsque vous aurez enfin répondu à ma question, messieurs : Qui a appuyé sur ce satané bouton rouge ?! »

UN SALE GOSSE

–Prenez garde prenez garde, infidèles, car approche la fin du monde prédite par le Prophète ! Je vous le…

La fin de la phrase se perdit dans un gargouillement. Une masse de terre boueuse lancée avec adresse s’était engouffrée dans la bouche grande ouverte du prédicateur.

–Quelle honte !

— Qui a osé ?

— Qui voulez-vous ? Encore ce maudit Dorcas, puissent les Ténèbres l’emporter !

— patience, patience, il a quinze ans. Dans un an, nous en serons débarrassés.

Pendant que les deux vénérables marchands péroraient, des mains pieuses avaient essuyé la figure du prédicateur et de rajuster ses robes. D’une tape impatiente, il écarta les mains des femmes ; elles reculèrent humblement. Un saint homme devait veiller à préserver sa pureté, et d’ailleurs les femelles, par essence inférieures aux mâles et vouées à l’impureté, se devaient en toute circonstance de s’effacer devant leurs maîtres.

Personne ne s’était lancé aux trousses de Dorcas. Sa rapidité quasiment surnaturelle était aussi connue que ses mauvaises farces. Sale gosse, en vérité. Toujours à traîner dans les rues, à chaparder, à tourner en ridicule les personnes et les institutions les plus respectables. Profondément sérieux, le peuple de Tholis et suivait sans défaillance les préceptes du grand Tourmalin, ennemi juré de la frivolité, de la luxure et même du rire, dont on déshabituait très vite les enfants. La musique et toute forme d’art plastique étaient bannies. Plus encore toute écriture de textes non inspirés directement par la pensée de Tourmalin et la célébration du Dieu Bon. Certains réfractaires avaient brûlé sur le bûcher, avec leurs instruments et leurs œuvres maudites. C’était des siècles auparavant. Depuis, les rebelles à la Vraie Voie s’il en restait se cantonnaient à la plus rigoureuse clandestinité. Car le Livre Saint faisait planer une menace terrible sur Tholis. Le jour, disait-il, où une désobéissance majeure se produirait, ce serait la fin de leur monde. Si Dorcas n’avait pas été un enfant, la police de la Pensée se serait occupée de lui. Définitivement. Hélas, le vénéré Tourmalin avait aussi écrit que la vie des enfants était sacrée. Mais avait-il prévu qu’un orphelin réussirait à fuir la Maison d’éducation où on aurait fait de lui un bon croyant et un citoyen respectable, et surtout à survivre, seul ? Personne ne comprenait comment pour se procurer vêtements et nourriture il arrivait à entrer dans les celliers et les greniers les mieux fermés, les vergers les mieux gardés, et même les réserves du Collège Sacré, bravant pièges, serrures et mastons de garde. Ni où il pouvait dormir en sécurité. Enfin, plus qu’un an à patienter. Avec son seizième anniversaire se terminerait pour le trublion à la fois son enfance et sa scandaleuse impunité.

Dorcas respira profondément. La ville était derrière lui. Il sortit d’accélération, passa en mode furtif. Pas question qu’on le voie s’approcher de la forêt. Or il avait à franchir toute l’étendue des champs cultivés, où l’on voyait toujours des paysans au travail. Tourmalin exaltait le travail.

Au fur et à mesure que s’éloignaient les murs gris et que se rapprochait l’unique espace coloré de l’île, il sentait son être se dilater, ses forces revenir. Heureusement « ils » n’avaient pas pu chasser le soleil du ciel, ni détruire complètement la nature. Leur Dieu Bon avait fait le monde, ça devait bien les embarrasser qu’Il ait fait aussi les arbres, et les bêtes sauvages. Les premiers arbres l’entourèrent, il respira à pleins poumons. Une odeur de sauvagine lui parvint, avec la nuance épicée du défi. Un jeune maston sauvage qui prétendait au statut de mâle adulte. Dorcas sourit, se concentra. Ses os se développèrent, la chair et les muscles s’épaissirent, son centre de gravité se déplaça, des cornes et ornèrent sa tête, des griffes prolongèrent ses phalanges, une crête osseuse jaillit de sa colonne vertébrale. L’énergie puisée dans le sol créa un cercle noir autour de lui. Il s’excusa mentalement auprès de la Déesse. La végétation repousserait. Mais déjà son rival débouchait dans la clairière, fonçant de toute sa masse, cornes pointées. Il se précipita à sa rencontre, les fronts osseux s’entrechoquèrent, les cornes s’entremêlèrent et les deux masses tentèrent chacune de faire reculer l’autre. Au bout de plusieurs minutes de piétinement sourd, Dorcas prit l’avantage, puisa un peu plus d’énergie dans le sol, et repoussa le jeune mâle. La plaisanterie avait assez duré. Il lui fallait réfléchir à un avenir dangereusement proche. Repoussé, son adversaire grogna pour la forme, mais accepta la défaite. Dorcas attendit qu’il ait suffisamment reculé pour reprendre sa forme humaine. Puis il se téléporta au sommet de l’un des grands hylètes, au tronc si haut et si lisse qu’aucun rongeur et aucun prédateur ne pouvait y grimper. La canopée faisait comme une corbeille confortable, et Dorcas ne s’était pas privé d’y installer coussins et tentures volés en ville. Puis il avait par la pensée orienté les rameaux de façon à ce qu’ils se recourbent en berceau. L’épaisseur des feuilles jointe à une ou deux couvertures tendues sur les branches complétait l’installation.

Réfléchir maintenant. Ce maudit seizième anniversaire approchait, il avait bien des pouvoirs, mais seraient-ils suffisants contre un clergé tout-puissant et sa terrible Police ? Ses parents lui manquaient tellement ! On avait fouetté sa mère, publiquement, parce qu’elle ne s’était pas retenue de rire en voyant un Prédicateur glisser dans la boue et tomber sur le derrière. Elle en était morte. Et son père avait sombré de plus en plus loin dans le désespoir et la rage impuissante. Un soir, il était sorti, une dague à la ceinture. Il n’était jamais revenu, on le supposait noyé. Dorcas savait bien ce qu’il avait tenté de faire et que les prêtres s’étaient bien gardé d’ébruiter. Toute souche rebelle était censée être éradiquée. Pas question de révéler un attentat contre eux.

Dorcas serra les poings, submergé par une telle haine qu’elle remonta dans sa bouche en renvoi acide.

Il entra en transe, cherchant l’apaisement. Son esprit s’envola, très haut, trouva l’esprit d’un rapace, fondit avec lui sur sa proie. La saveur et l’odeur du sang frais encore en mémoire, il revint au présent. Il avait souvent pensé à massacrer l’un après l’autre tous les dignitaires, mais à quoi bon ? D’autres viendraient et lui aurait succombé. Il fallait qu’il survive. Dans quel but, il ne savait pas, mais ce n’était sûrement pas pour rien qu’il avait réagi à la Musique.

Il aurait dû à la mort de son père faire profil bas, il le savait. Ses parents avaient eu le temps de l’instruire : ne pas montrer sa révolte, faire semblant de croire, faire semblant de respecter, surtout ne pas montrer ses pouvoirs. De mère en fils, de père en fille se transmettait la tradition : faire semblant, mais ne jamais croire, ne jamais être dupe. Les rebelles se mariaient entre eux, de manière à garder leur secret. Et avec la tradition se transmettait le blasphème absolu : un air de musique. Quelques notes fredonnées, pour rien, semblait-il, pour le plaisir. Jusqu’au jour où Dorcas les entendit. Chaque note ouvrait en lui une porte, et chaque porte ouverte le menait plus loin dans sa découverte de lui-même. Et quand il comprit qu’un jour de colère il ferait exploser d’une pensée le crâne du Surveillant Majeur, il sut qu’il devait fuir. Faire semblant, se cacher, il y a des limites. Et il avait vite compris que sa haine l’étoufferait s’il ne lui accordait pas de temps en temps un exutoire. Si les victimes de ses « mauvaises blagues » avaient su de quoi il était vraiment capable, elles auraient fait dans leur culotte !

La lune se leva, bleutée, apaisante. Dorcas résista au sommeil. Il tira d’un recoin un roseau taillé où il avait percé des trous, au jugé ; et ce roseau reproduisait exactement les notes de la musique interdite. Jusque-là il avait seulement survécu. Il était temps d’accomplir ce pour quoi il était né, même s’il ne le savait pas encore. Les notes de musique le plongèrent de nouveau en transe, mais cette fois il se retrouva transporté dans la Salle Secrète, au cœur du Temple. Une lumière diffuse, de nature magique, disait-on, tombait du plafond sur un cube de cristal enfermant une étrange boîte pleine d’aspérités, où flamboyait un bouton rouge, seule tache de couleur dans la grisaille ambiante. Les piliers de la salle circulaire portaient encore des traces de couleur, effacées par le temps et l’empreinte des statues qui les ornaient que les fidèles de Tourmalin les détruisent. Toute une garde sacrée entourait le cube de cristal : l’élite des soldats-clercs, accompagnés chacun de son maston apprivoisé, aux cornes limées. Dorcas perçut la tension ambiante, comprit enfin cette prophétie alarmante qui obsédait tant les Vrais Croyants : la fin du monde. Ce bouton rouge déclencherait la fin du monde. C’est pourquoi ils montaient cette garde acharnée, c’est pourquoi ils interdisaient et s’interdisaient toute joie, toute faiblesse. Et alors, que faisait là sa pensée, tournoyant comme un oiseau de mer blessé ? Pourquoi son destin l’amenait-il là, lui le vaurien, le rebelle ? Avait-il le droit de condamner à mort tous ses concitoyens ? A supposer qu’il puisse appuyer sur ce bouton, que se passerait-il ? La terre vomirait-elle ses entrailles ? L’Océan se soulèverait-il pour engloutir leur île ? Les feux du ciel brûleraient-ils la Terre ? Dorcas savait qu’il accédait pour la première et la dernière fois à ce carrefour des destinées. Sa décision serait irrévocable, l’occasion ne se présenterait plus jamais. Mais s’il se retirait, s’il renonçait, lui mourrait, à coup sûr. Peu lui importait au fond. Il avait toujours su ce qui l’attendait. Mais du fond des tripes lui venait tout à coup le sentiment d’absurdité : si en cet instant il reculait, alors vraiment il aurait vécu et serait mort pour rien.

D’une poussée mentale, il chercha à pénétrer le cristal. Rien. La matière résistait même aux ondes mentales. Alors il sut. Il chanta dans sa tête les notes de la Musique, et le bouton rouge s’enfonça, comme sous son doigt. Il s’enfuit poursuivi par le cri de détresse d’un des gardes : « Mais qui a appuyé sur le bouton rouge ? » et son esprit survola le monde, guettant les premiers signes de l’apocalypse attendue. Rien. Rien sur terre, rien dans les air, rien sur la mer. Mais tout à coup, un rire d’enfant éclata. Au lavoir, une femme rejeta l’épais voile qui la couvrait, criant : « j’en ai assez d’étouffer là-dessous ! » Et quand les soldats de la Pensée voulurent intervenir, ils furent accueillis à coups de pierre. Un teinturier plongea ses laines dans des bains colorés. Et Dorcas comprit qu’il lui revenait de guider ce peuple vers une vie meilleure. Il allait devenir le Prophète de la joie et de l’insolence.

LA PESEE

 La machine trônait au bout de la pièce, délicate statue de verre qui émettait une lueur bleutée. Il y avait en son centre une sorte de médaillon, sur lequel était serti ce qui semblait être un rubis. A travers l’atelier, Ella et son petit frère Naël s’avançaient à pas de loup.

– Tu es sûre que papa est bien parti ? murmura le petit garçon.

– Mais oui, il a dit qu’il devait se déplacer pour une affaire urgente. Tu sais bien qu’il disparaît toujours pendant plusieurs heures quand il dit ça.

– En tous cas, sa nouvelle invention est vraiment belle… Tu crois que c’est parce que qu’elle est précieuse qu’on n’a pas le droit de s’approcher ? Ou parce qu’elle est dangereuse ?

Un frisson d’excitation pointait dans la voix du garçon.

– Je ne sais pas. De toute façon on ne vient que pour la voir, on ne va rien faire de mal et on ne risque rien !

– Comment il l’appelle déjà ? C’est un truc bizarre comme Feuzardamme, ou Pazeurdam…

– Non, plutôt Pezeurdam je crois. Oui, un Pezeurdam.

– Ca veut dire quoi ?

– Aucune idée.

– Elle est vraiment magnifique vue de près !

Le Pezeurdam était juste devant eux. Pas plus grand que Naël, ses tubes de verre dessinaient un enchevêtrement compliqué. Le médaillon et sa pierre rouge brillaient à la hauteur des yeux de l’enfant. Il leva la main pour en effleurer la surface du bout des doigts.

– Tu crois que c’est un vrai rubis ?

Un flash de lumière rouge.

Noir.

Quand la lumière revient, c’est celle du soleil qui filtre à travers un vieux toit de planches. On entend un bruit de mastication provenant d’un coin sombre. Ça sent la paille, l’étable, et un mélange d’odeurs fortes et inconnues. Plutôt désagréables.

– Ça pue ! se plaint Naël en se bouchant le nez. Qu’est-ce qui sent comme ça ? Et surtout, où est-ce qu’on est ?

Ella ne répond pas. Les odeurs, les sensations, sont trop fortes pour croire qu’il s’agit d’un rêve. Alors, quoi ? Le Pezeurdam les aurait téléportés, quelque part à la campagne ? Mystère…

– Naël, qu’est-ce qu’il en disait, papa, du Pezeurdam ?

– Que c’était une invention qui allait « littéralement changer le monde ». C’est tout. C’est à cause du Pezeurdam qu’on est là, hein ?

– Quoi d’autre ? Viens, on sort. Il faut qu’on voie où on est.

Ella pousse la porte de la grange. Elle donne sur une allée de terre battue, entre deux bâtiments de pierre.

– Viens.

L’allée débouche sur une piste assez large qui mène, après quelques centaines de mètres, à un petit village. Ella et Naël se mettent en marche entre les champs. De loin, ils voient des paysans qui y travaillent, courbés en deux et vêtus d’amples tuniques.

– Ella ? On dirait qu’on est dans un grand théâtre. Comme si ces gens jouaient à faire comme avant, à vivre comme les gens le faisaient il y a très longtemps.

– C’est à dire ? Comme s’ils étaient des gens du Moyen-âge tu veux dire ?

– Oui, par exemple. Tu ne trouves pas qu’on dirait un village du Moyen-âge ?

– Si, tu as raison, sourit Ella, c’est presque pareil. Peut-être qu’on va rencontrer des faux chevaliers alors ? Ou des fausses princesses ?

– Peuh, non, il peut pas y avoir de princesse dans un si petit village !

– Tu as raison. Tiens, il y a des gens à l’entrée du village, on va pouvoir leur demander où on est.

– Bonjour ! lance-t-elle de loin.

Ce sont quatre hommes, tous habillés comme… eh bien, oui, comme au Moyen-âge. Mais ils ne semblent pas pressés de répondre à son bonjour. En fait, plus ils s’approchent, plus les hommes paraissent suspicieux.

– Bonjour, répète Ella prudemment. Pouvez-vous me dire où nous sommes ?

Les hommes la dévisagent, l’observent des pieds à la tête. L’un d’eux grommelle quelque chose avec un fort accent, ça semble être un juron. Ils restent à bonne distance, ne répondent pas.

– Ella ? demande une toute petite voix. J’ai l’impression que c’est pas un théâtre en fait. Et qu’on est pas du tout habillés comme il faut.

La jeune fille acquiesce en silence, inquiète. C’est à son tour de demander :

– On fait quoi, alors ?

– On devrait commencer par se trouver des vêtements.

Avec un sourire gêné pour les quatre hommes, ils tournent les talons et disparaissent entre les maisons, heureusement sans croiser âme qui vive. Dans une cour, ils subtilisent un bliaud et deux petites capes blanches parmi une lessive qui sèche sur un fil. La taille n’est pas tout à fait bonne, mais ils suffisent à dissimuler leurs vêtements.

– Et maintenant ?

– Je ne sais pas. Papa avait sans doute prévu un système de retour sur son Pezeurdam, mais il faut qu’on le trouve…

– Tu crois qu’il vaut mieux rester dans le village ? s’enquiert Naël, pas très rassuré.

– Je n’en ai pas plus envie que toi, mais j’ai peur que ce soit là qu’on ait le plus de chances de trouver la solution. Alors, oui… On va faire comme quand on joue aux espions. On va se déplacer le long des murs en essayant de ne se faire voir de personne, et on va bien regarder autour de nous pour trouver des indices. D’accord ?

Ella se force à sourire. Son petit frère n’est pas dupe, mais il joue le jeu.

– D’accord.

Moins d’une heure plus tard, ils ont déjà fait le tour de toutes les maisons et de toutes les rues du village, sans rien trouver. Sans voir beaucoup de gens non plus, à leur grand soulagement.

C’est alors que s’élève une grande clameur dans la rue principale. Cachés derrière un lavoir, Ella et Naël voient arriver une foule nombreuse poussant devant elle une jeune femme qui tâche de rester droite et digne malgré les bousculades. Les gens crient, un homme brandit une fourche, ils semblent pris de folie.

De l’autre côté du lavoir, deux femmes regardent aussi passer le cortège, l’air désolé.

– Pourtant elle m’a ben aidée l’année dernière, la jeunette, quand mon p’tit dernier a été tell’ment malade qu’j’ai ben cru que j’le perdais, commente l’une avec un rude accent.

– Ah c’est sûr, pi t’es pas la seule ! Mais y en a là d’dans, répond l’autre en désignant la foule, qu’ont l’air d’avoir oublié ses services.

– C’est ben triste…

Ella se penche vers son frère.

– Naël, je crois qu’ils croient que c’est une sorcière.

– Et c’en est une ?

– Ben non, ça existe pas les sorcières !

– Les machines à remonter dans le temps non plus, je te rappelle !

– Euh, c’est vrai. Mais tu as entendu ce qu’ont dit ces femmes ? Ça a l’air d’être une guérisseuse, quelqu’un qui connaît les secrets des plantes ou quelque chose comme ça.

– Et alors ?

– Je ne sais pas. Je suppose qu’ils vont la brûler sur un bûcher, c’est ce qui se faisait avec les sorcières.

– Même si elle a rien fait de mal ?

– Même si elle a rien fait de mal. Parce qu’elle sait des choses qu’ils ne savent pas, ça leur fait peur.

– On peut pas la laisser mourir !

– Suivons-les.

Discrètement, les deux jeunes gens emboîtent le pas à la foule. Ils débouchent ainsi sur la place du village, au centre de laquelle est effectivement dressé un grand bûcher.

– Maintenant on fait quoi ?

– Euh, aucune idée… Tu n’as pas des trucs dans tes poches, je ne sais pas, quelque chose qui pourrait nous aider ?

– J’ai des mouchoirs en papier, un crayon, de la monnaie. Et toi ?

– Un bout de ficelle et une place de cinéma.

Silence.

– Sinon j’ai ma montre qui peut faire un rayon lumineux, lance Naël.

– Ah ? C’est déjà mieux. En plus il commence à faire nuit, ça se verra. J’ai une idée.

Sous les huées de la foule, toujours très dignement, la jeune femme monte sur le bûcher. Elle semble résignée. Soudain, un rayon de lumière transperce la pénombre pour venir se poser sur son visage. Les huées laissent la place à des exclamations de stupeur. Qu’est-ce que cette lumière ? Est-ce l’œuvre du diable avec qui elle a pactisé ? En fait, ça ressemble plutôt à une lumière divine, qui vient d’en haut et est si claire… se serait-on trompé ? Il y a un flottement dans la foule. La jeune femme, du haut de son bûcher, n’ose pourtant pas bouger ; elle est aussi stupéfaite que les autres.

Une silhouette drapée de blanc s’avance alors et lui tend la main. Cette fois, elle ose bouger et emboite le pas de l’étrange personnage. La lumière les suit. La foule se fend pour les laisser passer, et elles quittent le village dans un silence absolu.

Un flash de lumière rouge.

Noir.

La machine est devant eux, le rubis en son centre clignote d’une lueur rougeâtre. Un étrange bruit d’imprimante se fait entendre et un fin rouleau de papier sort d’un des tuyaux de verre.

Peseur d’âmes V.0 Âmes pesées : Naël et Ella DautremerRetour : autoriséAction autorisant le retour : sauvetage d’une guérisseuseConséquences : préservation de nombreuses vies, premier pas vers l’apaisement de la haine et l’élévation des consciences collectives vers la toléranceBilan : Ces âmes ont prouvé leur valeur. Elles sont capables de participer à la mise en place d’un monde meilleur.

 

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A propos de Mia-

Membre du Club depuis 2005, Magali participe au comité de lecture d'AOC et s'occupe activement des matchs d'écriture, qu'elle colporte dans plusieurs festivals dédiés à l'imaginaire. Accessoirement, redoutable mouche du coche professionnelle :)

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