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Votes pour le match d’écriture des Utopiales 2017 : « Une semaine en 23 jours »

Une semaine jupitérienne ? Les éphéméride d’une autre planète ? Un traitement spécial sur les humains pour pouvoir travailler pendant 21 jours d’affilée ? Qu’auront-donc trouvé nos auteurs pour se sortir de ce thème épineux…

  • Dis-moi quand tu es
  • Seize jours de trop
  • Une semaine en 23 jours
  • 21 jours de transit
  • Courir dans le vide
Contrainte 1
Un elfe bête et méchant
Contrainte 2
Une prison sans porte

DIS-MOI QUAND TU ES

Dans le petit matin frais d’octobre, Max attendait sagement dans la file que le sas d’entrée s’ouvre. La tête déjà dans les étoiles, il savourait à l’avance le plaisir que cette  convention de SF interplanétaire allait lui procurer. Manifestement, le coup d’envoi tardait. Les vigiles-bots n’avaient pas encore été activés. Les fans étaient obligés de ronger leur frein pendant encore quelques minutes, bien trop longues. Le temps s’étirait. Si près du but, les instants devenaient de longues heures.

Les artistes, eux, filaient à l’intérieur par l’entrée qui leur était réservée. Max constata avec plaisir que l’un de ses écrivains virtuels favoris signait déjà quelques phrases holographiques. Il résista à l’envie de se mêler à la foule de ses followers. Il le verrait plus tard. Il ne voulait pas perdre sa place dans la file d’attente. La convention durait une semaine entière. Il aurait tout le temps de profiter des attractions et du plaisir de la lecture interactive de science-fiction. L’un des ateliers proposé cette année reposait sur la toute dernière technologie à la mode : le voyage dans le temps. Il s’y était inscrit.  Il ne pouvait pas rater un tel événement. Un tout petit voyage, bien sûr, avec seulement quelques heures de décalage vers l’avenir, mais ce petit saut de puce représentait un bond pour l’humanité.

 Max se doutait que la plupart des participants attendaient eux aussi la possibilité d’expérimenter cette fabuleuse machine mise à la portée de tous pour l’occasion. Mais il serait l’un des premiers à vivre cette aventure d’un nouveau genre.

Le sas d’entrée émis enfin le chuintement tant attendu. Les androïdes d’accueil commencèrent à faire défiler les badauds. Elles imprimaient avec application le tatouage semi-permanent fluorescent qui allait permettre aux participants d’entrer et de sortit à leur guise du palais des congrès pendant une semaine entière. Une semaine ! Les yeux de Max brillaient d’excitation.

Une fois les contrôles passés, il dépassa un groupe d’adolescents aux oreilles pointues  qui exprimaient bruyamment leur joie. Les jeunes elfes le virent filer vers le caisson temporel sans même qu’il ne prenne la peine de jeter un coup d’œil aux expositions ou aux stands de lecture interactive que pourtant il adorait. Il en bouscula légèrement un, s’excusa vaguement mais ne prêta aucune attention aux paroles, sans doute malveillantes du jeune. Ce que les elfes pouvaient être imbus de leur personne !  La perspective de se déplacer dans le temps, en dehors de tout voyage interstellaire, dépassait de loin les récits fabuleux qui l’avaient tant fait rêver dans son enfance. Il n’attendit pas très longtemps avant d’accéder à l’objet de toutes ses convoitises. D’autres, moins acharnés qui lui, avaient déclaré forfait et avaient préféré s’en aller pour profiter d’autres activités. Le pôle ludique connaissait un vif succès, au rez-de-chaussée et les jeunes humains adoraient jouer le rôle de nains ou d’elfes – et inversement- dans des aventures échevelées menées de main de maître par les Maîtres de Cérémonie. D’autant plus que les nouvelles technologies permettaient de tout ressentir comme si on y était. Mais Max ne voulait plus jouer. Il avait envie de tenter une véritable expérience.

Au moment de son inscription, il s’était quand même posé la question de la dangerosité d’une telle expérience temporelle. Les organisateurs l’avaient rassuré en lui affirmant que rien de potentiellement menaçant ne serait proposé aux participants d’une telle convention dont la renommée interplanétaire n’était plus à faire. Totalement rassuré, il entra donc, le sourire aux lèvres, dans l’immense pièce aménagée pour l’occasion. Il fut surpris de constater qu’une foule assez importante se tenait autour de la machine temporelle. L’expérience était donc publique. Dans le fond, il n’en fut pas étonné : il fallait bien participer au spectacle ! Un petit saut en avant de quelques heures. Rien de bien méchant. Une boule d’angoisse qu’il n’attendait pas lui noua soudain le gorge. Il répondit au sourire bienveillant du scientifique qui l’accueillit. Après tout, ils se connaissaient par hologrammes interposés, ils avaient longuement préparé l’affaire, rien de désagréable ne pouvait lui arriver. En s’asseyant sur le siège aux allures steampunk – pour le décorum-, il vit, en ajustant son casque de transmission, le jeune elfe qu’il avait croisé en début de matinée. Son sourire mauvais ne le rassura pas.  Son instinct lui criait de de prévenir l’ingénieur que quelque chose n’allait pas, mais son envie de tenter l’expérience fut la plus forte. Il se tut.

Il faut toujours se fier à son instinct.

Quand Max ouvrit les yeux, il ne vit rien. Vraiment rien. Le noir total. Il s’attendait à voir la foule qu’il venait de quitter. Plusieurs volontaires devaient lui apporter la preuve que plusieurs heures s’étaient écoulées sur Terre alors qu’il venait à peine de s’asseoir dans la machine… mais rien. Il n’entendait rien non plus, ni ne sentait rien. Cette anesthésie des sens le troubla. Il se frotta les yeux. Rien ne changea. Il se détacha de l’engin, en descendit, et, à tâtons, essaya de palper ce qui l’entourait. La boule d’angoisse, diffuse quelques minutes plus tôt, explosa au fond de ses entrailles et un goût de bile se répandit dans sa bouche trop sèche. L’excitation était retombée, laissant place à une sourde terreur. Où se trouvait-il ? Ou plutôt, quand ?

Il ne put retenir un cri qui déchira le silence oppressant. Une larme incongrue roula sur son visage qu’il supposait blême. Il sentit alors la présence familière et rassurante de son smartphone dans sa poche. Un peu de lumière l’aiderait sans doute à se rassurer.

Ce ne fut pas le cas.

Max constata avec stupeur que la machine se trouvait au milieu de nulle part. Aussi loin que le faisceau de la mini-lampe lui permettait de voir, il n’y avait rien. Rien de rien. Le néant. Une véritable prison sans porte. Le sol et les murs noirs le plongeaient dans un bain obscur, le coupaient de tout sens de la réalité. Heureusement, il restait la machine.

Il entreprit de l’inspecter pour éclaircir le mystère de sa situation. Ce qu’il constata lui fit dresser tous les poils de son corps et un lourd sanglot manqua de l’étouffer. Ce n’était pas possible ! Tout simplement délirant !  En dehors du siège qu’il venait de quitter, un seul cadrant indiquait… qu’il avait fait un saut temporel de trois siècles ! Le contrat d’essai stipulait trois heures. Rationnellement, les techniques du XXIIe siècle ne permettaient pas un tel exploit, ou plutôt, une telle misère. Car c’en ait une. S’il se trouvait au même endroit, mais trois siècle plus tard, qu’était devenu le Palais des Congrès ?

Tout ce qui l’entourait ressemblait à s’y méprendre à un caisson destiné à anesthésier tous les sens. Lorsque la batterie de son smartphone rendrait l’âme, il se retrouverait dans le néant, seul, effrayé, affamé et assoiffé. Une mort lente et terrible qu’il imaginait déjà se profila dans les heures à venir.

Et pourtant, il se préparait à une semaine de bonheur. Il y avait de cela quelques heures à peine. Des siècles, en fait. Comment cela se pouvait ?

Il revit le ricanement sinistre du jeune elfe.

Le pressentiment qu’il avait ignoré.

Non, tout cela ne pouvait être qu’une mise en scène. Il n’avait qu’à attendre sagement et tout redeviendrait normal. Les parois noires se soulèveraient et les organisateurs réapparaîtraient. « Nous avons réussi, crieraient-ils, la mise en scène ultra-réaliste d’un voyage temporel ! »

Cette pensée rassura Max. Un peu. Un temps, seulement, qui finit par lui paraître très long. Trop long. Il devait agir : sa batterie ne serait pas éternelle.

Il entreprit de visiter les lieux, qu’il considérait désormais comme sa cellule. Aucune porte, à première vue. Il tenta de s’approcher de l’un d’eux pour peut-être trouver un mécanisme invisible mais ces derniers ne se laissaient pas approcher. Ils reculaient.

Max finit par trouver dans un coin, ou plutôt, quelque part, puisque les lieux ne possédaient aucune forme géométrique identifiable, une goutte en plastique remplie d’eau et quelques pilules dorées. Assoiffé, il ne put résister. Il se méfia des pilules malgré sa faim. Son horloge biologique lui indiquait à présent que de nombreuses heures s’étaient écoulées. Les indications de son smartphone ne lui furent d’aucune utilité : tout avait disparu en dehors de la fonction d’éclairage, laquelle n’allait pas tarder à s’éteindre définitivement.

Son seul salut résidait dans la machine. Il était désormais convaincu qu’il ne s’agissait pas d’une mise en scène. Tout était donc vrai, et vraiment désespéré !

Max retourna donc vers l’unique cadran. Il l’observa longuement. Se pouvait-il que ce soit aussi simple ? Juste bouger une aiguille et retourner là – plutôt quand- d’où il venait ? Était-ce possible de retourner dans le passé ? Techniquement, non. Les expériences scientifiques avaient prouvé qu’il était possible d’avancer mais pas de reculer, même si pour lui, l’enjeu était de retrouver son propre temps et non de retrouver de mythiques épisodes historiques si chers aux auteurs de SF  ou de fantasy. Max jouait pour de vrai et ce jeu-là ne lui plaisait plus du tout.

Affaibli, il se vit contraint d’avaler les pilules avec ce qu’il lui restait d’eau. Il se sentit immédiatement mieux, plus fort et en meilleure forme, capable réfléchir à nouveau de manière sensée. Prendre le risque de tripoter la machine restait sa seule option.

Après tout, que risquait-il de pire que de mourir de faim et de soif, seul, dans le noir, privé de tous ses sens ?

Son cœur manqua un battement  quand il déplaça l’aiguille du cadran. Il allait peut-être devoir combattre une armée de Morlocks à son arrivée. Une jeune Eloïs serait plus à son goût…

Il doutait de la pertinence de son acte désespéré mais il appuya néanmoins sur l’unique bouton situé en-dessous du cadran. A ce moment précis, il détestait H.G.Wells.

L’émotion lui fit perdre connaissance quand la machine se mit à briller et à vibrer.

Quand il ouvrit les yeux, il vit en très gros plan  le visage inquiet de l’ingénieur. Il se trouvait dans la salle de la démonstration, mais entièrement vidée de tout public. Il ne restait que deux hommes dont l’un affairé à taper frénétiquement sur les multiples écrans et claviers tapissant le mur opposé. Max était trop sonné pour dire quoi que ce soit.

– Ça y est, il se réveille !

– Pas trop tôt, répondit une voix qui devait être celle de l’inventeur de la machine. Encore heureux qu’il ait eu la présence d’esprit d’actionner le cadran…

– Oui, sinon, il était perdu pour la science !

Ils éclatèrent tous deux d’un rire de soulagement.

– Oui, en plus, ce n’est franchement pas génial, là-bas…ajouta l’ingénieur. C’est flippant !

– Ah, oui, c’est vrai que tu y es allé pendant nos essais…

– Oui, le Palais des Congrès est devenu une prison fédérale dans le futur… l’horreur !

– En tout cas, l’essentiel, c’est qu’il soit revenu…

– Oui, on aura quand même mis vingt-trois jour à le récupérer !

« Une semaine de vingt-trois jours », pensa Max avant de replonger dans un sommeil réparateur.

Contrainte 1Un tueur à gages empathe
Contrainte 2Dans une bibliothèque

SEIZE JOURS DE TROP

Quand Allister Philégane franchit le seuil de la bibliothèque, il fut satisfait de découvrir quatre silhouettes silencieuses aux visages creusés d’ombres, regards braqués dans sa direction. Les luminaires à suspension révélaient leurs traits étonnés ou circonspects. Derrière eux, une large baie révélait les contours de la station orbitale qui tournoyait dans le vide. Plus que quelques minutes et le navire apponterait, ce qui signerait la fin de la tragédie de l’Excelsior III.

Allister fit un pas en avant, laissa la porte glisser derrière lui et salua chacun des invités selon le protocole en vigueur dans la marine stellaire.

– Commandeur Mitch.

L’homme, debout derrière un fauteuil club, portait l’uniforme blanc et la moustache recourbée à la mode dans le corps diplomatique. Il répondit d’un signe de tête discret, acquiescement qui valait pour une reconnaissance de la caste inférieure d’Allister.

– Majoral d’Urbiconde.

Assis au bout d’un fauteuil club, un verre de Bambel gris dans la main qu’il faisait tournoyer lentement, le vieil officier grimaça un sourire. Son impatience était flagrante malgré le contrôle qu’il imposait à ses gestes.

– Lord Farlberg.

Le dignitaire feignait l’indifférence en feuilletant un livre dans un angle du salon, mais Allister pouvait ressentir sans difficulté une forme d’angoisse qui éveilla aussitôt son intérêt.

Enfin, il inclina la tête devant le dernier invité, son employeur, le Surintendant planétaire Olmor, qui lui rendit poliment son salut. Grand, les cheveux blonds ébouriffés, son air concentré trahissait une colère sourde qui masquait presque les sentiments des trois autres.

– Monsieur Philégane. Soyez le bienvenu, nous n’attendions plus que vous.

Ce fut le moment choisi par le Majoral pour se lever brutalement et éclater :

– Enfin, allez-vous nous dire à quoi rime cette mascarade seigneur Olmor ? Je ne tolérerai guère plus longtemps de rester dans la même pièce que cet… être méphitique.

Allister perçut aussitôt toute la crainte qu’il inspirait au vieux militaire. Il sut comprit que d’Urbiconde avait déjà été confronté à un empathe. Savoir son esprit sondé et ses barrières mentales violées était pour lui un affront intolérable, surtout de la part d’un subalterne hors-genre.

Olmor le toisa et s’assura que l’attention de tous lui était acquise avant de répondre, tranchant :

– Cette… mascarade ? Le terme est bien trouvé. Nous allons tomber les masques d’ici quelques minutes. L’un de nous ne sortira pas vivant de cette pièce.

Machinalement, d’Ubiconde porta la main à sa ceinture et caressa la crosse de son fuseur. Geste qui n’échappa à aucun des participants. Olmor sourit et se tourna vers Allister en une invitation muette.

– Inutile de sortir vos armes, aucune d’elle ne fonctionnera. J’ai pris la peine de vider tous vos chargeurs et réserves d’énergie, lâcha Allister.

Farlberg ricana. Le tueur engagé par Olmor poursuivit, impassible :

– Même votre lacérateur ne vous sera d’aucune utilité, my Lord, ajouta-t-il en tirant de sa veste un neuroparalyseur dont il menaça le dignitaire.

– Vous n’oseriez pas vous en prendre à l’ambassadeur des cinq planètes ! Vil cuistre…

Allister ne broncha pas. Olmor répondit à sa place :

– Si je lui en donne l’ordre, si.

– Alors c’est un traquenard ! Cela ressemble bien à vos méthodes de scélérat et entache davantage l’Ordre dont vous vous prévalez, seigneur Olmor, fustigea Mitch, qui était resté silencieux jusque-là.

– Faire appel à un tueur empathe, alors que la situation réclamerait l’intervention de la justice orbitale ! ajouta Farlberg. Quelle abjection !

Allister se déplaça le long des rayonnages en laissant sa main courir sur le dos des reliures. Quelque part dans ces livres résidait la réponse qu’il cherchait.

– L’un de vous a paramétré le système d’autodestruction d’un module de survie, de façon à pulvériser le navire au moment de son arrivée sur Mantra. Ce plan machiavélique aurait fonctionné si le gredin n’avait laissé un message de revendication sur Chalakor avant notre décollage.

Allister prit le temps de mesurer le poids que ses informations faisaient peser sur l’esprit de ses hôtes. Conscients du danger, ils s’étaient tous barricadés mentalement, plus ou moins bien mais en tout cas, ils essayaient de brouiller les pistes. Il poursuivit.

– Vous saviez tous que le voyage de l’Excelsior depuis Chalakor durerait une semaine. L’explosion devait avoir lieu après l’arrimage à la station Mantra. Une pierre deux coups. Tout le corps diplomatique galactique réuni pour négocier la paix aurait été frappé. Des conséquences difficiles à mesurer au niveau du conflit.

– Vous sous-entendez qu’il y a un traître parmi nous ! fulmina Mitch. Quelqu’un d’assez fou pour se sacrifier dans cette entreprise rocambolesque !

– Exactement, confirma Olmor. Un fanatique. Quelqu’un de totalement acquis aux idées édifiantes d’un groupuscule qui prophétise l’avènement salvateur de l’apocalypse.

– Il n’y a aucun Apocalypteur ici, voyons ! C’est un non-sens, s’indigna Farlberg.

Allister s’arrêta devant le rayonnage des cultes religieux et fouilla à travers les innombrables reliures.

– Le coupable avait prévu un voyage d’une semaine, certes, mais sa revendication devait être projetée sur les ondes à partir d’un émetteur sur Chalakor, programmé sur le temps de la traversée. Or, une semaine de voyage de l’Excelsior ne correspond pas tout à fait à une semaine sur Chalakor…

Olmor ordonna l’allumage du projecteur holographique. La présentatrice du journal galactique apparut au milieu de la bibliothèque.

– … Excelsior arrivé en orbite autour de Mantra, pris en charge par les équipes de sécurité de la Marine. Nous pouvons confirmer que cet attentat a été déjoué…

Les trois hommes observèrent avec incrédulité le visage de la journaliste qui souriait avant d’enchaîner avec une autre information. Olmor coupa la transmission.

– L’un de vous avait négligé qu’une semaine de voyage vers Mantra équivaut à vingt-trois jours sur Chalakor. Le message de revendication a donc été délivré il y a plus de deux semaines. Largement suffisant pour organiser le démantèlement du piège.

Allister sortit un ouvrage et l’ouvrit. Intrigué, le commandeur Mitch l’interpella.

– Qu’est-ce que vous cherchez bon dieu ? Vous comptez découvrir qui est le fou furieux qui a manigancé tout ça dans une de ces foutus pièces de collection ?

L’empathe tourna le livre ouvert devant les yeux des trois suspects. Farlberg frémit. Une pensée douloureuse fusa dans son esprit, un choc empli de remords et de tristesse. À côté de lui, les esprits des deux autres ne dévoilèrent que curiosité et incompréhension.

– My Lord, lâcha Allister en tourna le canon de son fuseur dans sa direction. Vous nous avez trahis.

Le noble recula, effrayé.

Olmor interrogea le tueur à gage du regard. Allister lui dévoila la couverture.

« Vie et mort de Saint Paol, prophète de la nouvelle apocalypse »

– Votre mentor, my Lord ? Presque un père pour vous… à ce que je sens.

– Je veux un avocat, un procès légal ! s’insurgea le Lord en reculant jusqu’à la baie.

Olmor fit un signe négatif de la tête.

– C’était votre solution de replis en cas d’échec de votre plan de destruction. Un beau procès pour faire un grand coup de pub à votre secte de fanatiques. Hors de question. Officiellement, vous avez succombé à une attaque cérébrale…

Olmor fit un signe aux deux autres invités, médusés.

– Messieurs. Je suis navré d’avoir été contraint de vous infliger cette « mascarade ». Maintenant, veuillez m’accompagner, nous n’avons plus rien à faire ici. Le Concile de paix nous attend.

 Allister régla son arme et salua Olmor avant de se tourner vers l’ambassadeur des cinq planètes, prostré contre un pan de bibliothèque, le visage fermé.

– Un goût trop prononcé pour le spectacle et un petit défaut de connaissance dans les lois du voyage spatial, my Lord ? Fâcheux…

Allister ferma son esprit pour ne pas ressentir l’ultime frisson de sa victime, sa propre santé mentale était à ce prix.

Contrainte 1Une rivière de silence

UNE SEMAINE EN 23 JOURS

Tritê (troisième jour de la première décade)  de Métageitnion (huitième mois) :

Six heures déjà. Rien n’a bougé à l’horizon. J’ai parfois l’impression qu’il n’est plus qu’une carcasse. J’ai essayé de l’égayer, mais ma tentative est restée sans réponse. Je n’ai plus la vigueur de ma jeunesse, il faut dire.

Douze heures. Pas d’amélioration. Je suis resté sans bouger, près de lui. Je me suis dit que ma chaleur pourrait l’aider. Je vais dormir, maintenant.

Tetartê :

Hier, mon maître s’est retourné. Ce matin encore il en paie le prix.

J’ai faim. Je sais qu’ici je ne suis pas supposé avoir faim, mais je n’ai pas envie de faire l’effort de volonté. Autant aller chasser.

J’ai débusqué une sorte de rongeur. Je l’ai trouvé dans un terrier peu profond. Je l’ai traqué comme je traquais les marmottes dans mon jeune temps. Ma proie s’est enfuie, après que je lui ai brisé la nuque, quand je me suis allongé pour la dépecer.

J’imagine que c’est le genre de choses qui arrivent ici.

Pémptê :

Je suis retournée chasser, par ennui. Suis allé plus loin qu’hier. N’ai rien trouvé d’autre qu’un bout de métal rouillé dans la lande. Ai pissé dessus pour expliquer au monde qu’il m’appartient désormais.

Héktê :

Un étrange sentiment m’a réveillé cette nuit. Mon maître n’a toujours pas bougé. Pas un muscle. Il n’est pas mort ; j’entends son souffle. Mais je n’ai pu m’empêcher de me demander s’il serait capable d’accomplir ce que le maître d’ici lui a dit de faire. Mon maître fait toujours ce qu’on attend de lui et souvent mieux. J’ai pourtant eu peur qu’il n’y parvienne pas.

Si j’ai compté correctement, vingt-quatre jours se sont écoulés depuis que nous avons traversé le Styx. Vingt jours depuis que le monde a cessé de murmurer pour moi. Le maître d’ici n’a donné à mon maître que jusqu’à l’avant-veille de la nouvelle décade pour sortir ; où, lui a-t-il signifié, il devra rester ici avec la femme qu’il était venu chercher. Il nous reste trois jours. Si mon maître était sur quatre pattes et qu’il commençait à bouger maintenant, tout irait bien. Dans les conditions actuelles, j’ai peur de me réveiller encore la nuit prochaine.

Hebdomê :

J’ai l’impression que mon maître a bougé dans la nuit. J’ai mal dormi et il me semble que sa position a changé. Ses larmes semblent aussi s’être taries.

Ma faim a grandi alors que nous approchions de la mi-journée. J’ai fait une sieste pour la faire taire.

La logique des humains m’a toujours échappé. J’ai depuis longtemps arrêté d’essayer de les comprendre. Tout de même. Je n’avais pas envie de me retourner pour la voir, cette femme. Pourquoi mon maître n’a-t-il pas pu faire de même ? Je comprends en revanche sa tristesse. Avoir failli à obéir à un ordre aussi simple m’aurait aussi grandement peiné. Cependant, je pense que je m’en serais remis plus vite. Cinq jours, cela fait beaucoup. Heureusement que nous ne pouvons pas mourir de faim ici, ou j’aurais été obligé de chasser pour deux ; vu mon âge, je ne sais pas si j’y serais parvenu.

Ogdoê :

Nous devons être sorti demain. Orphée n’a toujours pas bougé. Malgré mon grand âge, je commence à m’impatienter.

La chasse ne donne rien et à force de sieste, on finit par se lasser. Qui aurait cru que je dirais ça un jour ?

En soirée, je suis retourné voir la chose métallique. J’ai creusé autour ; un peu par automatisme, probablement beaucoup par ennui. J’y ai trouvé des os ! De loin le meilleur moment de ma semaine. Mon maître ne me verra plus beaucoup.

En mangeant, je suis tombé sur un os, comme diraient les humains. J’ai toujours trouvé cette expression étrange. C’était dur. Je l’ai avalé, pour faire bonne mesure. Une heure plus tard, un son étrange à commencer à émaner de moi. J’ai bien tenté de le faire taire en me roulant par terre, mais rien n’y a fait. Quand mon ventre a commencé à briller, j’ai détalé vers mon maître.

Le son a cessé, mais pas la lumière. Mon maître a légèrement levé la tête lorsque je suis arrivé. J’ai un peu tourné autour de lui, mais il n’a pas bougé. J’avais espoir qu’il se lève pour sortir ; demain est notre dernier jour. Je me suis couché près de lui, à plat ventre, pour que la lumière ne le gêne pas cette nuit. Il aura besoin de ses forces, s’il décide de bouger demain.

Ennatê :

Le maître d’ici est revenu et m’a réveillé. La femme était là aussi. Mon maître bougeait ! Le maître d’ici lui a re-répété les règles du jeu. Nous avons une semaine de plus pour sortir et on a récupéré la fille. J’étais fou de joie !

Je bondissais en avant, leur ouvrant le chemin. Dix minutes plus tard, je me rendis compte que j’étais seul. Je crois que mon maître a encore regardé derrière, car il a la même position que celle du premier jour.

Je suis resté près de mon maître pendant plusieurs heures. Il n’a pas bougé. Je me suis endormi.

Dekatê :

Je suis retourné chercher des os. Il semblerait que ce soit ma meilleure occupation par ici. J’ai eu du mal à les retrouver. Mon odeur avait disparue du bout de métal rouillé. Je me suis assuré de pouvoir le retrouver facilement demain.

Phénomène étrange, mon trou avait aussi disparu. Quand j’ai creusé à l’endroit, j’ai aussi retrouvé les os ; intactes. J’ai fouillé les os. J’y ai retrouvé un petit objet luisant. Mon instinct me dit que c’est ce que j’ai avalé hier. J’ai décidé de l’apporter à Orphée.

Sur le retour, j’ai le sentiment qu’aujourd’hui sent comme le quatrième jour de la première décade.

Mon maître a réagi lorsque je lui ai lâché l’objet dur sur les pieds. Il l’a regardé et a regardé partout autour de lui. Puis il m’a regardé. J’étais heureux de voir qu’il se souvenait de moi. Lorsque mon maître s’est levé, j’ai voulu jouer un peu avec lui. Il n’était pas d’humeur.

Après m’être fait prier, j’ai montré à mon maître la direction du tas de ferraille rouillée. Nous y avons campé, le temps que mon maître inspecte l’endroit. J’ai mangé des os.

Prôtê  (Premier jour de la seconde décade):

Mon maître a trouvé des choses qui ont semblé l’intéresser dans le tas de ferraille. Nous sommes partis dans la nuit. D’habitude je n’aime pas marcher de nuit ; cette fois pourtant j’étais heureux.

Nous avons marché toute la journée. La faim m’a tiraillé et j’ai fini l’os que j’avais emporté.

Deutéra :

Mon maître a renoué avec la vie de héros vers midi.

Un cousin infernal à moi a voulu faire le malin ; et de la poésie. Il a expliqué à mon maître que le sien ne souhaitait pas que mon maître approche de « la rivière de silence ». Je me suis senti fier lorsque mon maître a commencé à lui expliquer à sa manière qu’on s’en foutait tous les deux. Quand il a commencé à couiner, je lui ai hurlé que le Styx n’était pas une rivière, mais un fleuve. J’ai trouvé que le moment était bien choisi, pour l’emphase.

Rien à tirer de la carcasse du cousin infernal. Avons continué notre progression en direction du Styx.

Trité, Pémptê, Héktê :

J’ai pris la décision de regrouper les trois jours précédents en un seul. Il ne s’y est pas passé grand-chose et nous avons majoritairement vagabondé dans une étendue déserte. Nous avons perdu beaucoup de temps à essayer de nous orienter. Les senteurs sont faibles dans cet endroit et j’ai parfois du mal à savoir où nous allons.

Léger changement de paysage à noter à la fin d’Héktê. Le sol est désormais boueux et nous avançons plus difficilement. Nous devons être sorti demain et n’avons pas parcouru la moitié du chemin, selon mon estimation.

Hebdomé :

La nuit a été longue. Mon maître n’a pas dormi depuis trois jours et moi non plus. Au prix d’un terrible effort, nous avons beaucoup avancé pendant a nuit et sommes quasiment sortis des marais. La journée va être longue.

Vers la fin de la journée, mon maître a ressorti l’objet en métal dur que je lui ai apporté il y a une semaine. Il l’a examiné pendant de longues minutes. J’ai décidé de dormir pendant ce temps. Lorsque je me suis réveillé, il avait commencé à le tripoter frénétiquement. Puis il l’a jeté en direction des marais. L’objet a atterri dans la poussière.

Mon maître s’est replié sur lui-même dans la soirée. J’en ai profité pour dormir. Je me suis réveillé aux pieds du maître d’ici. A part mon maître, Hadès est la seule chose qui semble dégager une odeur plus forte que celle d’une fourmi, par ici. Malheureusement, ce n’est pas la plus agréable que j’ai pu connaître.

Mon maître et Hadès ont discuté longuement. Je m’ennuyais. Je ne suis pas parvenu à me rendormir, alors je me suis éloigné.

J’ai retrouvé l’objet en métal et ai un peu joué avec. Il sentait comme mon maître, maintenant qu’il l’avait porté sur lui si longuement. Je me suis surpris à me demander ce que ça pourrait faire, d’avaler mon maître. D’avoir son odeur en moi. Peut-être était-ce une façon viable de nous rapprocher ? Peut-être que ça allait me changer. Et puis j’avais déjà avalé l’objet une fois. Il suffisait de ne pas le croquer pour ne pas se faire mal. J’ai pris la décision de l’avaler.

Ogdoê :

Je me suis réveillé près d’Hadès. J’avais pourtant pris soin de m’éloigner de lui, hier soir. Mon maître et lui n’ont pas fini de discuter. Il semblerait qu’ils y aient passé la nuit.

La fille, Eurydice, est de retour. Hadès répète à mon maître les règles du jeu. Je regarde la scène d’un air placide. Je sais comment les choses tournent, lorsque Hadès veut jouer à ce jeu avec mon maître.

Mon maître se couche, après s’être retourné. Je me couche près de lui. Je ne comprends pas pourquoi mon maître m’a transporté ici, à notre point de départ, pendant la nuit, mais j’ai besoin de sommeil.

Ennaté :

Le jeu a recommencé. Mon maître ne semble pas bouger, mais je sais comment relancer le jeu. Je prends la décision de me reposer. Mon maître aussi. Il ne bouge pas.

Dekatê (dernier jour de la seconde décade) :

Je suis très excité ! Je pense que je me suis assez reposé et retourner chercher l’objet en métal.

Je mange plusieurs os et lorsque je n’ai plus faim, avale l’objet en métal. Je me rends compte que ça fait un dessert horrible et décide de re-manger un os derrière. J’ai tellement mangé que je m’endors presque immédiatement après avoir terminé mon repas

Dekatê (premier jour de la troisième décade) :

Tout a fonctionné comme prévu. Mon maître a perdu la fille. Je suis allé chercher l’objet et le lui ai montré. Le plus vite possible.

J’ai pris la décision de tout faire le plus vite possible, cette-fois. Pour nous donner une chance de sortir. Orphée s’occupera des habitants d’ici, pendant que je mettrai toute mon énergie à chercher la direction du Styx. J’essaierai de me rappeler des odeurs du mieux que je peux.

J’ai aussi pris la décision de ne plus tenir de journal dans ma tête, afin de libérer mes ressources pour sortir.

Pémpté (sixième jour de la troisième décade) :

J’ai réussi à nous mener jusqu’au Styx ! Depuis deux jours, Orphée me porte lorsqu’il le peut. Il a compris que mes forces devaient être ménagées. Après tout, je suis le cerveau de la bande.

Je crois que mon maître ne vaut pas beaucoup mieux que moi en termes d’énergie, mais il est encore jeune ! Il a pris la décision de me remorquer pour la traversée du fleuve. C’est une bonne idée. Je l’aurais suivi, mais je ne pense pas que j’y serais parvenu seul.

Au milieu du Styx, un courant nous a emporté, mon maître et moi.

Nous avons eu de la chance de tomber sur Charron.

21 JOURS DE TRANSIT

Michaël avait toujours rêvé de se retrouver dans le corps d’une femme. Dans la nuit élimée, brossée au couteau en larges aplats, il pensait, alors qu’il parcourait la ville délaissée, ce souvenir de joie mutilée par la gueule de bois, que son existence ne se résumerait pas à cette fadeur, à cet arrière-goût d’huile de foie de morue, si son âme avait été rendue au monde sous les traits lisses d’un corps féminin. Ce corps, cette obsession insoluble, noyée souvent à grands renforts de mensonges, il en avait dorénavant la salvatrice possibilité. Encore une nuit à tenir, à pourrir dans ce corps rouillé par une jeunesse amorphe et il sentirait le sourire de sa bouche si fine se dessiner sur un visage qu’il savait lui appartenir. Elle se souviendrait de tout mais ne soupçonnerait à aucun moment qu’il avait été là. Un goût de mystère et d’infinie liberté le menaient à posséder une semaine sur trois le corps de Juliette, cette petite danseuse agile, amoureuse des hommes et de leurs manières, chassée de sa maison par une fièvre d’indépendance ; cette jeune fille à la beauté si simple, si évidente, si naïve, maintenue dans l’illusion d’une autonomie saine et contrôlée. C’était sans compter les inconvénients d’une irruption surnaturelle ; Michaël devait s’encombrer de la vie insipide d’un vieillard sans importance, abandonné par une famille cynique et capricieuse, ignorante de l’amour et attachée à l’argent comme un idiot à sa maîtresse. Il vivait dans un hospice, à l’ombre d’une tour immense surplombant une ville vouée à une grandiloquence forcée. Chaque matin un bouillon et des croûtons flottant sur sa surface, comme perdus dans un océan de douleur et de regrets. Quand Michaël se sentait transporté dans ce corps invalide, au cœur rassis, ratatiné, prêt à exploser, un sursaut d’horreur le prenait et le figeait près de la fenêtre, assis dans le vieux fauteuil qui craquait, accompagné de la mélodie syncopée du plancher. Il attendait alors, dans une impatience mortifère, la régénération du cycle, la délivrance, la fin d’une semaine qui le livrerait au coma, mais c’était un mal pour un bien, un mal pour la promesse d’une vie longue et belle, plurielle. Pendant ces deux jours, il avait l’impression d’être un automate au garage, une montre à synchroniser, un four à réparer, une âme à consolider. Allongé dans son lit, il avait en compagnie de ce vieillard le sentiment tragique mais irréel de la solitude avant l’imminence d’une mort annoncée ; il se sentait rapidement glisser, emporté par la pesanteur d’un néant trop joueur, habitué à faire valdinguer ses hôtes dans un tourbillon de noirceur. Il n’existait plus, il ne pensait plus, il ne sentait plus ses mains se fermer, ses pieds envahis par les fourmis, sa tête lourde, pleine d’une existence triple ; ces souvenirs encombrants tapissant ces vies qu’il planifiait, ne se laissant pas le temps d’approcher une spontanéité essentielle. Sa vie n’était plus un lac paisible sur lequel passe de temps à autre une voile tranquille mais un étang envahi par les ricochets que les enfants s’amusent à faire lorsqu’ils s’ennuient. Un coma, un nouveau liquide amniotique, avant de retrouver la trace de Juliette.

Michaël attendait sur le parvis de l’église. En face, la salle de danse qui avait l’air d’un cagibi, ou du moins d’un local abandonné avec sa façade décrépie et ses vitres sur lesquelles se promenaient des traces de produit d’entretien. Il avait acheté le bouquet de fleurs chez un marchand du coin, un tout jeune fleuriste qui débutait dans le métier ; ses roses semblaient fraîches et sentaient bon. Cela lui suffisait. Juliette fit irruption dans la chaleur du milieu d’après-midi, précédée par des camarades en tutu qui n’avaient pas eu le temps de se changer. Et puis, soudain, cette vision effaça en lui toute joie pour allumer la tiédeur désagréable du dégoût. Il occupait le corps de Juliette un peu plus d’une semaine par mois, et depuis ce dernier il façonnait l’amour qu’elle entretenait pour lui. Mais il chassa cette pensée malheureuse ; l’ombre d’un narcissisme élaboré, le sentiment évident de la culpabilité. Juliette se rapprochait de lui en trottinant, le soleil de l’après-midi semblait capter sa puissance dans ses cheveux aux reflets roux. Une chaleur évanescente, presque crue, presque cruelle. Quand il l’embrassa, il se souvint, dans une lueur immédiate, de la forme de sa bouche, qui était aussi un peu la sienne, le contact amer du rouge à lèvres quand il s’humectait les lèvres, la peau tachetée qui brûlait sous les rayons insistants du soleil. Elle c’était lui alors peut-être avait-il quelque pouvoir sur elle, quelque droit de cuissage revenu du fond des âges ? Ils rentrèrent chez lui, suivis par le jugement sévère d’un ciel d’un bleu piquant. Ils firent l’amour mais cela ne lui donna aucun plaisir, il connaissait ces courbes comme s’il les avait dessinées lui-même, cette brutalité des côtes sous cette chair trop fine, la sédition des cheveux qui s’emmêlent autour des doigts, se dévissent, tombent, la moelle épinière qui descend jusqu’aux fesses… Michaël la quitta vers 7 heures, alors qu’elle dormait encore.

Le cauchemar revenait, insistant, malveillant, comme le rappel d’une victoire en demi-teinte. Michaël reprenait le corps du vieux, peut-être un monsieur qui s’appelait Vincent, il n’aimait pas s’en souvenir. Son incarnation avait toujours lieu après l’injection du lundi matin ; après le passage de l’infirmière, il était aussi flasque qu’une étoile de mer qui attend de sécher, échouée sur la plage. Il revêtait le manteau pesant de la maladie, la traîne des anciens rois en déshérence, le voile des impuissants. Quand il tenta de se lever, une crampe à la poitrine le saisit dans la fureur de l’imprévu. Puis, une lourde migraine le prit alors qu’il cherchait le bouton qui le délivrerait. Ce ne pouvait être la fin du cycle, la fin de l’éternel recommencement, le coma providentiel, la semaine venait de commencer. L’angoisse de la mort immanente, ce piège de la condition humaine le tenait contre elle, lui susurrait à l’oreille ses espoirs perdus. Le cœur lâcha ; 18 semaines en 128 jours…

COURIR DANS LE VIDE

La sirène hurlait dans les oreilles d’Héloïse alors qu’elle bondissait au travers des couloirs de la station, progressant péniblement à cause du stress et de l’apesanteur. À chaque intersection, elle se retournait pour fermer l’écoutille  derrière elle, priant à chaque fois que ce retard qu’elle prenait sur l’incendie était bien employé, et qu’elle ne supprimait pas ses chances de réchapper au piège mortel qu’était devenu son foyer.

« Hélo ! Mais réponds, nom de Dieu ! »

« Je suis là, Johnston, je suis passée dans le module chinois ! Je vais vers la passerelle 2 ! »

Aussi irritant que puisse être le responsable technique, elle était rassurée d’entendre autre chose que l’alerte incendie, même si les humains devaient hurler pour s’entendre. Elle ne put toutefois pas pousser un soupir de soulagement.

« N’y va surtout pas ! Laisse fermé ce module et passe par le couloir 4 ! Exécution !! »

Tendue comme jamais, et grâce à son entraînement draconien, l’instinct d’Héloïse la précipita vers l’ouverture à ses pieds ; à peine avait-elle quitté le module que toute la station se mit à trembler, la vibration se répandant jusque dans les os de la spationaute. C’est la passerelle, lui disait cet instinct animal, terrorisé à l’idée d’être exposé au froid immense du vide spatial. Ne cédant pas à la tétanie elle poursuivit sa course contre la montre vers le seul abri disponible dans cette direction : le module de retour sur Terre. Un seul moyen de survie, une seule chance, une seule voie. Sa lutte pour la survie réduisait toute sa vie à ce chemin, qu’elle voyait sans même s’en remettre à ses yeux, brouillés par l’adrénaline.

Plus que 15 mètres, son corps calculant les foulées et les prises à saisir quand un souffle puissant commença à la prendre et à la ramener en arrière. Cette fois, c’est bien la panique qui la saisit avec la dépressurisation. Elle battit des pieds et des mains contre les murs et les instruments de mesure pour grappiller centimètres sur centimètres vers la porte de la capsule. Un bond, les oreilles qui souffrent à cause du malaise du manque de pression. Un autre bond, la vue qui se brouille à cause de l’azote qui commence à faire des bulles dans le sang. La main sur la poignée, qui se tourne, qui s’ouvre, qui est fermée, le coude qui s’abat sur la valve des réserves d’air, la pression qui revient, les doigts qui pianotent la procédure de départ, une dernière secousse qui indique l’éjection… trop forte.

Héloïse aurait pu le jurer avant de s’évanouir.

Depuis la Terre, en à peine six jours, s’élança la première mission de sauvetage spatial de l’Histoire, une fusée obsolète avec un seul module occupé, montée en catastrophe, prenant trois heures d’orbite terrestre pour atteindre la deuxième vitesse cosmique qui l’arrache à la gravité terrestre et la propulse à la poursuite d’Héloïse.

Une seule fusée, un équipage de deux astronautes, mal préparés, s’en remettant aux seuls calculs d’ordinateurs et à une expérience toujours remise en question. Et leur destination, ce petit bout de métal, parti sur une mauvaise orbite, l’éloignant de la planète-mère, comme un œuf, prêt à être brisé, gelé, asphyxié, et laisser mourir la vie qu’il abrite.

Johnston était sur Terre, guidant la manœuvre, dans le centre de contrôle. Vérifiant deux fois chaque calcul, même ceux que les ordinateurs seuls pouvaient  effectuer. Alors il avait confié la tâche pratique à deux hommes sûrs, autant que peuvent l’être ceux qui se déplacent dans l’environnement le plus hostile pour les humains.

Leman et Russell commencèrent les manœuvres d’approche, conformément aux procédures prévues, arrivèrent en position d’amarrage ainsi que cela avait été calculé, disposèrent le passage pressurisé en suivant mot à mot le manuel. Une manœuvre impeccable, froide et logique comme la faible probabilité de croiser un débris spatial assez gros pour endommager leur véhicule. Sans le caractère unique de leur manœuvre, ça n’aurait été rien d’autre que ces petites missions devenues si anodines que mêmes les enfants ne s’émerveillaient plus à les regarder.

Il avait suffi d’un caillou pas plus gros qu’un œuf, mais avec la bonne (mauvaise ?) vélocité, le bon (monstrueux ?) angle, au bon (vulnérable !) endroit pour que de nouveau toute une planète lève les yeux vers le ciel, anxieuse, nerveuse en attente d’un soulagement.

Russell se dirigea vers la portière, saisit la poignée encore froide de ce qui restait de la station spatiale et la tourna, déverrouillant le petit espace où se trouvait Héloïse.

Amaigrie par les privations de nourriture, desséchée par le manque d’eau, brisée par la fatigue, et dont les dernières réserves d’oxygène étaient au-delà de la limite rouge.

« Vous avez passé une bonne semaine ? » osa l’Américain.

« Menteur… » articula péniblement la jeune femme, un regard fou au fond des yeux, levant le doigt avec toute la peine du monde vers l’écoutille « J’ai bien vu le soleil se lever 23 fois… »

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