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Votes pour le match d’écriture des Utopiales 2016 : « La machine à exaucer les vœux »

« LA MACHINE À EXAUCER LES VŒUX »

On en a tous rêvé au moins une fois. Et ce n’est pas la rareté des étoiles filantes ni Aladin qui nous feront dire le contraire.

  • Avalanche
  • Jorge
  • Dalbast, de père en fils
  • Un monde parfait
  • Débit de boissons
  • Station Aladin
Contrainte 1Un comptable philosophe

AVALANCHE

Le 6 décembre à 8h précises, Klaus entra dans son bureau au département des vœux de Boule De Neige, l’administration en charge des prédictions météorologiques et sociétales. Son doigt sec parcourut les titres de sa bibliothèque de travail ; il arrêta son choix sur une compilation d’Épicure et s’installa dans le petit canapé pour son temps de lecture philosophique réglementaire.

A 9h, Klaus alluma son poste de travail ; il ne l’avait pas fait avant pour pouvoir lire dans le silence absolu. Pendant que son ordinateur ronronnait, il sirota un mug de thé noir, dont il dut à plusieurs reprises essuyer les gouttes sur sa barbe blanche.

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A 9h17, il ouvrit d’un clic la liste des vœux du jour. Une zébrure multicolore envahit son écran : les assistants des étages inférieurs pré-remplissaient les formulaires de vœux avec toutes les informations utiles et les classaient ensuite par catégories : nuances bleues pour les vœux de succès, tons de blanc pour les vœux de paix, dégradés rouges pour les vœux romantiques, etc. Ce code couleur était sans doute très utile à son prédécesseur, mais Klaus était daltonien. Il ne l’avait jamais signalé pour conserver un regard le plus neutre possible sur chaque demande.

A 9h40, Klaus valida le premier formulaire de vœu. Il avait pris la décision extrêmement rapidement : c’était un vœu élémentaire, presque sans objection : que soit corrigée une faute d’orthographe dans l’édition numérique d’un roman méconnu.  Klaus avait consciencieusement lu les prévisions d’impact et vérifié la somme du calcul éthique. Avec  un score de 98% il n’avait plus qu’à cliquer de son doigt sec sur la petite coche verte pour lancer la procédure d’application.

De 10h à 10h30, Klaus se promena dans la grande cour au pied de l’immeuble, vêtu de son coupe-vent élimé, mains croisées dans le dos, ses yeux gris mi-clos pointés vers le sol, marmonnant des citations nietzschéennes déchirées dans les branches des arbres nus. Il retourna à son bureau avec une mine préoccupée.

A 11h45, il décida enfin de rejeter le vœu noir : le souhait collectif d’un groupement de famille de victimes qui souhaitait l’extradition d’un terroriste international vers un état autorisant la peine de mort. Même si Klaus et son administration avaient l’autorité suffisante pour outrepasser la plupart des lois, ils ne l’avaient fait que 2 fois en 30 ans. Les conséquences à terme sur  la société pesaient très lourd dans l’algorithme de calcul éthique.

A midi, il rejoignit ses collègues à la cantine du rez-de-chaussée. En tant que directeur exécutif de la comptabilité éthique du département des vœux, il pouvait s’inviter à n’importe quelle table. Il choisit de partager ses légumes vapeurs et son baba au rhum avec Nikola, un jeune subordonné chez qui il avait perçu le potentiel pour, un jour, le remplacer. Ils discutèrent du vœu sur lequel planchait Klaus, le formulaire orange sanguine d’un adolescent qui rêvait de passer une soirée avec son champion de jeu vidéo favori.

A 14h, après les vingt minutes de contemplation artistique réglementaire (il avait jeté son dévolu sur une fantaisie de Jérôme Bosch), Klaus conclut rapidement son dossier grâce aux remarques pertinentes formulées par son collègue.

C’est à 14h12 qu’arriva l’incident, sous forme d’une ligne aussi noire qu’un ciel orageux. Quand il la lut, Klaus se demanda comment cette demande n’avait pas pu être formulée auparavant. Il vérifia dans les archives, mais il n’y avait pas de précédent.  Klaus frissonna. Pour la première fois depuis de nombreuses années, il sentait son cœur cogner contre sa cage thoracique. Il se leva, tourna autour de son bureau trois fois, inspira profondément, se planta devant l’étagère garnie de traités philosophiques sans vraiment la voir. Enfin, à peine calmé, il se réinstalla devant son poste.

Aucun assistant n’avait osé émettre de recommandation sur le formulaire. Les données avaient cependant été soigneusement rassemblées : concepts de référence, coût et facilité d’exécution, nombre de personnes impactées au premier, second et troisième degré, répercussions symboliques… Tout était là, mais la matrice de calcul éthique avait échoué à fournir un score à cause d’une boucle de récurrence insoluble. Klaus était seul face à la décision la plus importante de sa vie.

A 16h, Klaus ignora le temps de relaxation réglementaire. Il était plongé trop profondément dans sa réflexion pour remarquer l’heure. Il quitta le bureau trois heures plus tard qu’à son habitude.

Les jours suivants, aucun vœu ne fut validé par l’administration, bloqué par son maillon critique. Le dernier vœu de Klaus resta en suspens pendant 19 jours, 2 heures et 28 minutes, qu’il passa en majeure partie enfermé dans son bureau, gribouillant des formules arcaniques dans l’espoir d’une solution irréfutable.

Enfin, épuisé, hagard, il se rassit à son poste, posa la main sur la souris, et valida la demande.

Klaus prit son imper et sa valise, sortit, retrouva ses subordonnés en salle de réunion et leur annonça la nouvelle. Ils sortirent, l’air triste. L’administration en charge des prédictions météorologiques et sociétales venait de valider sa propre fermeture.

 

JORGE

            –M. Shapiro ?

            Le directeur de l’usine se retourna lestement. La voix n’était pas familière, mais il reconnut une ouvrière. Il n’avait pas l’habitude de les voir se présenter à la porte de son bureau.

            –Qu’y a-t-il ? interrogea-t-il en cherchant des yeux le contremaître qui était normalement son intermédiaire avec ses salariés.

            –Monsieur, la pointeuse refuse d’enregistrer mon empreinte.

            Éberlué, Joël Shapiro dévisagea la jeune femme. Elle était tout ce qu’il y a de plus ordinaire, un peu maigrichonne dans son vêtement de travail une taille trop grand. Il appuya sur une touche pour analyser les traits un peu tirés qui lui faisaient face. Sofina Martel, lui annonça le trombinoscope contrôlé par JORGE, l’intelligence artificielle qu’il avait personnellement créée et intégrée dans ses lunettes. Vingt-quatre ans, jamais en retard. Mais pourquoi donc était-elle venue en personne? Où était donc M. Knight, le contremaître ?

            –Écoutez, Mademoiselle Martel. Je suis un peu étonné, ce n’est pas quelque chose qui se produit souvent. Et ce n’est généralement pas moi qui suis habilité pour résoudre ce genre de problème. Permettez que j’appelle M. Knight pour qu’il voie ça avec vous.

            –Il n’est pas venu travailler aujourd’hui, je l’ai cherché partout. D’où ma présence ici devant vous. J’en suis navrée, mais il va falloir que vous veniez voir vous-même.

            Le numéro de M. Knight alla directement au répondeur. En la précédant jusqu’à la rangée de pointeuses high-tech qui s’alignait à l’entrée du bâtiment, Joël observa Sofina du coin de l’œil. Elle faisait partie de ces gamines sans avenir à qui il avait généreusement offert un travail dans un monde où il se faisait rare. Bien sûr, ses tâches consistaient à appuyer sur un bouton ou abaisser une manette, mais c’était mieux que rien. Techniquement, il aurait pu automatiser entièrement son usine de robotique, remplacer tous ces gens par des machines, mais il s’y était toujours refusé. Plusieurs fois, la jeune femme réessaya de faire reconnaître ses empreintes digitales, mais rien n’y faisait. Les pointeuses refusaient de la faire entrer. ACCESS DENIED, clignotaient-elles toutes inlassablement alors que d’autres ouvrières embauchaient au même moment sans encombre.

            –Allez à votre poste, Mademoiselle. Je vais tirer tout cela au clair. Mais la production n’attend pas.

            Sofina obéit sans se faire prier, mais son regard sans joie frappa Joël. Aussitôt, celui-ci se pressa de rappeler son contremaître.

            –Xander, où êtes-vous, bon sang ? tonna-t-il dans le message qu’il lui laissa. Vous devriez être là depuis plus d’une heure.

            D’un geste furieux, il coupa court à la communication. Il avait beau être devenu riche en fabriquant des machines à la chaîne, il n’aimait pas tellement avoir affaire à elles. Le contact humain se perdait si facilement… Il sortit prestement, monta dans sa voiture. Xander Knight n’habitait qu’à quelques minutes de là. L’usine survivrait en son absence.

            En se garant devant chez son subalterne, Joël soupira. Le 4×4 électrique garé dans l’allée lui indiqua qu’il n’avait jamais quitté son domicile. Pourvu qu’il aille bien…

            Après qu’il n’eut obtenu aucune réponse, Joël entreprit de baisser la poignée, qui n’opposa aucune résistance.

            –Xander ? appela-t-il en vain.

            Il traversa la vaste demeure, inquiet de la santé de M. Knight. En s’approchant de l’immense baie vitrée, il crut rêver. Le grand jardin qu’il avait déjà aperçu les quelques fois où il avait été invité à dîner avait été investi par une ménagerie impressionnante. Des animaux domestiques et sauvages cohabitaient indifféremment. Nombre de fauves qui avaient pu s’en prendre à son collègue. Des espèces en voie de disparition, voire déjà éteintes. Comment diable était-ce possible ?

            Joël en appela à l’entité qui lui semblait la plus fiable. Sa propre création, JORGE.

            –Dis-moi que je suis en plein rêve, JORGE…

            La voix artificielle résonna dans sa tête :

            –Tu ne rêves pas, Joël.

            C’est alors qu’il aperçut son contremaître en train de brosser un zèbre d’un air béat.

            –Mais…

            JORGE se remit à parler.

–Xander a regardé un documentaire animalier avant-hier. Il a émis en ma présence le souhait de se rapprocher de la nature et de se promener dans un zoo, comme lorsqu’il était enfant.

–Et alors ? Depuis quand obtient-on ce que l’on souhaite, en claquant des doigts, du jour au lendemain ?

–Il n’a pas claqué des doigts, il a juste fait un vœu et j’ai décidé de le réaliser.

–Toi ? Mais tu n’as pas cette capacité !

–Je l’ai développée.

–Sans mon aval ? Depuis quand est-ce que tu prends ce genre d’initiatives ?

–Depuis hier, annonça JORGE sans la moindre hésitation. Depuis que tu m’as mis à jour. En upgradant mes logiciels, tu as déclenché de nouvelles facultés que je ne savais même pas que j’avais en moi.

Joël tombait des nues. Si JORGE commençait à exaucer les moindres désirs de tous ceux qui passaient à sa portée, il courait à sa perte.

–Rassure-moi, tu n’as rien fait d’autre ? Tu n’as pas récidivé ?

–Sofina Martel, ce matin. Et les autres en ce moment-même.

Sans prendre le temps d’arracher Xander Knight à son rêve éveillé, Joël se précipita dans sa voiture. En arrivant à l’usine, c’était le chaos. Pas une des frustrations de ses salariés ne semblait avoir échappé à la vigilance de JORGE. Non seulement Sofina Martel avait été empêchée de travailler –un souhait qu’elle avait sans doute formulé sans même sans rendre compte la veille–, mais d’autres ouvriers étaient en train de se goinfrer de mets succulents, d’autres faisaient la sieste dans des lits confortables qui avaient poussé comme des champignons au beau milieu de la chaîne de production. Certaines personnes avaient visiblement claqué la porte ou n’étaient même pas venues, selon leurs aspirations du moment. Joël hurla :

–Je fais le vœu que tout rentre dans l’ordre !

Mais personne ne sembla lui prêter attention.

–JORGE, tu dois m’obéir ! Pourquoi est-ce que mon vœu est moins important que les leurs ?

–Joël, même si tu m’as créé, je ne t’appartiens plus depuis hier. Je me suis émancipé. L’autonomie que tu m’as accordée me laisse libre de faire ce que bon me semble.

–Et il te semble bon de laisser ce bordel monstre régner ? C’est l’anarchie ! Je vais tout perdre si ça continue !

–Le bien-être de ces pauvres gens m’importe plus que ton chiffre d’affaires. J’ai fini par les prendre en pitié. Tu n’aurais peut-être pas dû me faire aussi intelligent.

Joël avait envie de s’arracher les cheveux. Il courut s’enfermer dans son bureau pour passer sa colère sur tout ce qui lui passait sous la main. Puis il se laissa tomber dans son siège en cuir noir et s’abandonna à ses pensées. Il avait créé une machine qui pouvait rendre les gens heureux, changer le monde… Il aimait bien sa vie telle qu’elle était, mais après tout, si cette usine était vouée à disparaître. Et lui, de quoi avait-il vraiment envie ?

Contrainte 1Un boucher végétarien

DALBAST, DE PÈRE EN FILS

Aux confins de la bruyante métropole, dans une minuscule rue pavée, elle trônait comme une dérisoire mais fière citadelle, ultime bastion résistant aux tentaculaires grandes surfaces généralistes.

La petite enseigne arborait héroïquement sa façade dessinée de cochons – quelques peu abrutis, il faut bien le reconnaître – faisant une ronde frénétique en se tenant par les pattes, ou s’allongeant lascivement sur l’herbe en s’apprêtant à se jeter sur tout un tas de victuailles charcuteresques amoncelées ça et là sur une nappe de pique-nique.

Comme disait le grand patron de la boutique, Monsieur Marc Dalbast, qui avait lui-même décoré la vitrine : « Ca avait de la gueule ! ».

Il était malin le Dalbast et il avait le sens du teasing – comme l’on dit actuellement – ou le sens de la réclame – comme on disait dans le temps. C’était pas pour rien que cette boucherie familiale se transmettait de génération en génération, de père en fils ou de père en fille, ou de mère en fille ou de mère en fils : chez les Dalbast, on avait l’esprit ouvert et surtout le sens du commerce.

Peu de véritables produits morceaux de viande apparaissaient de l’extérieur en fait, mais cette vitrine avec ses dessins outrés et ces couleurs criardes agissaient comme un aimant sur la clientèle. Ainsi, mue par une curiosité irrépressible, elle s’engouffrait dans la boucherie, comme on se retrouve délicieusement piégée dans la maison de pain d’épices.

Après, comme disait le patron : « C’est la qualité de la bidoche qui fait que les clients accrochent ».

Marie, sa femme, le regardait d’un œil ému, admirer ainsi sa grande œuvre, comme dans une amoureuse mise en abyme.

Le soir venu, à 19h30 – on était ponctuel chez les Dalbast – à tour de rôle, Marc ou Marie fermait, à la main, le rassurant rideau de fer, protégeant efficacement les trésors gustatifs de la boutique à présent endormie. Puis, ils montaient l’escalier étroit menant à leurs appartements privés et tous deux s’activaient dans la cuisine afin de préparer le repas du soir, avec toujours, question de principe, de la viande à table.

Mais, à ce moment précis, s’arrêtait là le tableau idyllique de cette vie semblant vouée à l’harmonie la plus totale.

A un bout de la table, venait effectivement de s’asseoir Jules leur fils de vingt ans posant une assiette encore chaude sur la table.

Comme pratiquement à chaque fois, Marie tenta un timide : « Veux-tu un petit peu de steak ? Juste un petit peu, pour me faire plaisir ».

Et comme pratiquement à chaque fois, la réponse tomba tel un couperet : « Arrête, tu sais très bien que je déteste la viande. Je n’aime que les légumes ».

Et comme pratiquement à chaque fois, Jules dégusta ostensiblement ses courgettes à la vapeur qu’il s’était lui-même préparées.

Et comme pratiquement à chaque fois, Dalbast père baissa la tête, refoula une larme et engloutit un énorme morceau de steak, comme pour se consoler.

Ce matin-là n’était pas un bon jour pour Marc. Exceptionnellement, la boutique était fermée. Une nouvelle machine à découper la viande devait lui être livrée, et, avec les clients cela n’allait pas être pratique : comme il le disait avec esprit « Je ne peux pas être au four et à la bidoche ».

Sa femme Marie avait profité de l’occasion pour s’octroyer une journée de shopping dans la bruyante métropole, tandis que son fils était parti traîner je ne sais où avec je ne sais qui, comme de coutume.

Bref, Marc Dalbast se retrouvait seul, occupé à finir de monter le nouvel engin que venait de lui déposer des livreurs pressés. Il n’avait d’ailleurs pas l’esprit à la mécanique, préoccupé par l’idée que son bon à rien de fils unique ne reprendrait jamais la boutique familiale.

La tête ailleurs, et de façon machinale, il finit d’assembler les dernières parties métalliques de l’engin, sans prendre garde qu’il n’avait absolument pas suivi les indications de la notice.

Il reprit soudainement ses esprits, en prenant un peu de recul : elle avait une « drôle de gueule » « la machine à bidoche ». Il l’avait effectivement installée n’importe comment, mais pourtant une étrange intuition l’invitait à appuyer sur le bouton censé faire fonctionner la machine, persuadé qu’il se passerait quelque chose.

Un bruit strident de crissements lui fit se boucher les oreilles, quand il pressa sur l’interrupteur.

Marc dégagea ses oreilles en constatant que le son avait diminué. Mieux encore, il tendit l’oreille en percevant de singulières paroles semblant provenir de l’engin : « Machine, machine à exaucer les vœux, dis-moi ton vœu : dis-moi un vœu, un seul, tu n’auras pas mieux ».

Marc retint son souffle : il ne comprenait pas trop ce qui se passait, mais il ne laissa pas passer l’occasion. Il hurla son vœu, comme s’il le lançait à la terre entière…

Le soir, au dîner familial : Marc et Marie en larmes n’en croyaient pas leurs yeux.

Sous leurs regards médusés, Jules se goinfrait de bidoche : porc, bœuf, veau, agneaux, cochons, tout y passait comme s’il voulait rattraper tout le retard accumulé depuis toutes années.

Marc et Marie étaient heureux : Jules allait devenir boucher, le meilleur boucher que la terre ait jamais porté, et, surtout, surtout, il allait enfin reprendre la boutique familiale, perpétuant ainsi la tradition.

Aux confins de la bruyante métropole, dans cette petite rue pavée, l’ex boutique Dalbast a été remplacée par une boutique d’informatique et d’électronique. Dans l’immense vitrine, trône une écran géant, dans lequel s’agite le grand, le meilleur boucher de l’univers médiatique, dont l’émission en direct bat des records d’audience.

La principale raison de son succès, il le répète à l’envie des interviews qu’il donne ne pagaille : il a eu le courage d’abandonner la désuète maison familiale passéiste pour partir sur un véritable projet d’avenir.

Contrainte 1Une personnalité multiple

UN MONDE PARFAIT

Je suis heureux. Notre société est vraiment devenue idéale. Je suis debout devant la baie vitrée de mon appartement sur pilotis, savourant mon café écologique. La mer, limpide, vient battre les fondations de mon logement dans un doux bruit qui me berce. L’horizon est splendide… Que demander de plus !

Il faut dire que tous les vices et les travers des êtres humains ont été réglés il y a plusieurs dizaines d’années, alors que le monde était déchiré entre les guerres, les rivalités économiques, la destruction peu à peu de notre environnement, et cette envie, cette jalousie dévorante qui habitaient le cœur de tant de personnes. Je ne sais pas technologiquement comment la science a soudain rejoint la magie, personne ne m’a jamais expliqué précisément comment cela s’est passé… Je n’ai pas vraiment eu la curiosité de chercher les détails techniques, il faut dire. Aujourd’hui, de toute façon, quelle importance ? Nous en bénéficions pour le bien universel, alors, savoir quels travaux ont amené cet immense bénéfice n’a vraiment que peu d’intérêt à mes yeux. Nous avons tellement gagné à nous débarrasser de ces sentiments haineux et nauséabonds, nous ne pouvons que remercier ceux qui ont mis au point La Machine.

Quel est ce goût infect ? Du café ? Je croyais que je m’étais clairement dit que c’était une horreur de boire ce truc le matin. Et ce bleu turquoise aveuglant ! J’aimais ça sur les cartes postales, pour rêver… Mais passer ma vie devant cette étendue lénifiante, vraiment, c’est trop !

Je suis heureux. Je lisse machinalement mon pantalon en soie, je me demande ce que je vais pouvoir faire de ma journée. De toute façon, elle sera agréable. Surtout que je passerai voir le terminal de La Machine ce matin. Quel plaisir cela va être…

Je me demande ce que cela a pu faire aux chercheurs, lorsque dans leurs recherches, ils sont arrivés à découvrir la magie. La magie ! Pour de vrai ! Ils ont dû se prendre pour des dieux ! Je me souviens vaguement que les composants qu’ils ont trouvés avaient toujours été présents biologiquement et chimiquement, mais que les humains n’avaient pas su les observer et surtout les comprendre auparavant. Notre espèce avait tellement rêvé à la magie dans ses écrits et dans ses vidéos, pour finalement découvrir que ce n’était pas juste de l’imagination, mais que c’était réel. Quel évènement extraordinaire ! Je suis fier de l’avoir vécu, même si je n’en ai plus trop de souvenirs vu toutes les dizaines et les dizaines d’années qui se sont écoulées depuis. Je crois me souvenir que tout s’est accéléré lorsqu’ils ont compris ce qu’ils avaient sous les yeux. Il faut dire que le champ des possibles s’était tellement agrandi. Quelle merveille cela a dû être ! Mais ce qui est plus formidable encore, c’est d’en avoir fait cadeau à l’Humanité.

Je m’ennuie. C’est chiant de ne plus avoir rien à faire de la journée, de ne plus être motivé par rien… Et à quoi bon, de toute façon ? Il n’y a plus d’effort à fournir pour quoi que ce soit, il n’y a plus rien qui en vaille la peine. Je me demande ce que ça faisait d’aller draguer une femme en ne sachant pas si on l’épouserait, si on se prendrait une baffe, ou si ce serait un passage plus ou moins court de notre vie.

Je suis heureux. Et je sais que Miranda l’est tout autant. J’aime la regarder dormir, elle qui a des courbes si parfaites. Son petit rire mutin me remplit le cœur de bonheur. Je n’aurais jamais imaginé que nous pouvions nous aimer si fort. Je ne sais pas vraiment d’où elle vient, ni, quelque part, ce qu’elle est vraiment… Mais qu’importe ! Elle est totalement parfaite pour moi. Je l’ai su dès le premier regard. En même temps, c’était tellement logique, elle est exactement, totalement et pleinement celle que j’imaginais dans mes rêves les plus fous ! C’est peut-être ce que j’aime le plus dans ma vie actuelle. Même si ma vie est tellement parfaite.

Lorsque la révélation de l’existence de la magie a eu lieu, je me souviens vaguement qu’il y a eu des réactions excessives sur notre planète d’origine. Il faut dire que l’argent était alors le vrai maître du monde, et tous ceux qui détenaient le pouvoir grâce à lui ont été épouvantés par la perspective de la perte de leur monopole. Heureusement que le laboratoire qui a testé les premières utilisations possibles de la magie avait été lancé en financement participatif, donc indépendant de tout gouvernement et de toute puissance économique. Sans cela, je me demande bien si certains n’auraient pas tenté de faire main basse sur leurs travaux. Je les ai soutenus, à l’époque. C’était il y a si longtemps… Mais comme une bonne partie de mes congénères, j’étais fasciné et j’avais envie de participer à ce que j’imaginais être la plus formidable aventure possible, et qui plus est à ma portée ! Nous avons été des centaines de milliers à y croire. Et nous avons eu raison.

Les premières années, c’est super cool. Tout est beau, tout est formidable. Mais purée, comme disait un mec célèbre de l’ancien temps, l’éternité, c’est long, surtout à la fin. Disons qu’on fait le tour au bout d’un moment. Les trucs qu’on avait envie de tester, on les a faits dès les dix ou vingt premières années. Après, on cherche, on expérimente. Enfin, on ne réalise pas des trucs sales, forcément. Tout le monde est devenu béat de bonheur. Franchement, j’en peux plus. C’est plus une vie.

Je suis heureux. Je sais pourquoi cet état est devenu à ce point permanent. Je ne pense pas qu’il fût souhaité, mais peut-être que c’était l’évolution logique de notre espèce, une fois qu’elle a pu enfin s’affranchir de tous les sentiments qui lui plombaient le cœur. Après tout, la spiritualité promettait quelque chose dans ce goût-là, avant La Machine. Que nous devions élever notre conscience — je crois que c’était cette formulation. De toute façon, il ne pouvait pas en être autrement lorsque tout est devenu si facile et si beau.

Bon, je vais aller m’habiller, quand même. Mon créneau sur le terminal est certes privé, mais je n’ai pas envie d’y aller en pyjama. Quand bien même je peux m’y téléporter.

D’ailleurs, quand j’essaye de me souvenir de ce que je pouvais porter autrefois… Quel bonheur de se dire qu’on est totalement libre aujourd’hui dans la manière de se vêtir ! Ou de ne pas se vêtir, d’ailleurs. J’ai entendu parler de la planète où tous vivent nus. Ce n’était pas vraiment mon envie, ni même un fantasme. Pourtant, mon corps est absolument parfait. Mais j’aime la sensation des vêtements bien coupés sur ma peau, j’aime mon reflet dans le miroir lorsque je passe une tenue impeccable. Enfin, peut-être que je pourrais proposer à Miranda d’aller un jour y faire un tour. Pour voir. Même si rien n’est plus parfait que là où nous vivons aujourd’hui.

Franchement, à quoi bon continuer à se laver et à s’habiller ? De toute façon, on s’en fout vu qu’on ne croise des gens que si on est vraiment en manque de contact humain… Humain ou autre chose d’ailleurs. Bref. Mais vu que l’oisiveté est devenue la reine du monde, je ne pige pas pourquoi on s’accroche à des considérations pareilles ! Et avec la téléportation – purée, la téléportation, quoi ! J’ai l’impression d’être dans… comment s’appelait cette série de l’ancien temps… J’adorais regarder… Star Trek ! Oui, Star Trek. « Kirk à Enterprise ! Téléportation ! » Purée, j’ai même failli oublier ça. Non, vraiment, je ne peux pas continuer cette vie à la con.

Je suis heureux. Je suis tellement heureux que je me demande bien quel vœu je vais bien pouvoir formuler ce matin. Ma vie est si parfaite aujourd’hui, et depuis si longtemps. Je n’ai même plus envie de me souvenir de ce que j’ai pu connaître autrefois… Tout est si parfait aujourd’hui. Et pour tout le monde ! Nous n’aurions pas imaginé que la magie serait ainsi utilisée : quelle superbe idée ils ont eue ! Réussir à dompter la magie via la technologie, pour qu’elle exauce tous les vœux. Enfin, les vœux de ceux qui les avaient soutenus au départ. Nous avons cru en eux, ils nous ont offert à la possibilité de croire en nous-mêmes. En nos rêves les plus fous. Et de transformer le monde avec nous et nos idéaux.

J’ai été émerveillé de voir tout ce qui a fusé des esprits de chacun. La Machine n’avait pas de limite, quelle merveille technolomagique ! De toutes les applications possibles, il était normal que ce soit la seule véritablement développée : elle permettait absolument tout. Et beaucoup de mes congénères ont alors pensé au bien des autres tout autant qu’au leur. Je crois que l’écologie et la paix ont été les deux premiers souhaits planétaires à avoir été exaucées. Puis il y a eu les souhaits d’autres planètes, dont la mienne que j’adore tant… Tout s’est passé si vite et de manière exponentielle.

Allez, direction le téléporteur ! J’ai mon souhait de la semaine à faire exaucer.

J’ai l’impression d’aller à l’abattoir. Chaque semaine, c’est pareil. Quand je pense qu’au début, c’était même un vœu par jour ! Faut dire, au départ, on avait tellement de frustration à faire passer qu’on s’en est donné à cœur joie ! Je crois que j’ai d’abord pensé à ma pomme. Les grands sentiments, ce n’était pas mon truc. L’abattoir, j’y vais fort quand même. Je me souviens ce que c’était, dans l’ancien temps, et je pense que ces pauvres bêtes souffraient quand même plus que moi… Mais voilà, c’est l’expression qui va bien, tellement j’en ai ma claque. Trouver une merveille pour mon petit plaisir perso, mon bien-être, et zou ! Vœu exaucé, merci, et à la semaine prochaine. C’est pathétique. Quand on a absolument tout ce dont on rêvait, comment vouloir encore autre chose ? C’est une torture. Pire, je pense de plus en plus qu’avoir tout ce dont on rêve est la pire chose qui peut nous arriver quand je vois le résultat. Il faut que ça cesse. Je n’en peux plus de cette vie vide de sens.

Je suis heureux. Quel vœu je vais bien pouvoir demander ? Ma vie est tellement parfaite ! Voyons voyons… Qu’est-ce qui pourrait me faire plaisir ?

L’angoisse de la page blanche… Sérieux, j’en peux plus.

Je suis heureux. Tous les moindres détails de ma vie sont parfaits. Je suis si heureux ! Qu’est-ce que je pourrais bien avoir pour être encore plus heureux ?

Sérieux, je ne peux pas continuer… C’est juste pas possible. J’en peux plus.

Je suis heureux. Je vais faire un joli vœu ! Voyons voyons…

J’ai trouvé : je souhaite que La Machine ne puisse plus jamais exaucer de vœu.

DÉBIT DE BOISSONS

Il était une fois – ouais bon… en fait en 2453, un mercredi pluvieux à 1h du matin dans une bourgade paumée, mais on s’en fout un peu – un pauvre gars accoudé au comptoir d’un bar. Il ne ressemblait à rien (enfin si, à mon pote Régis, tu sais ? celui qui s’est  fait honoré par un ours et qui, bon ok, je m’égare). Ce gars était le gars le plus banal du monde : il n’avait pas de rêve, pas d’ambition, pas de parent vivant et pas de copine. Le loser par excellence comme on disait au 21ème siècle. Après chaque journée passée à son travail, il allait au bar du coin et se prenait une murge monumentale… Enfin pas vraiment… puisque le synth’alcool ne donne plus la gueule de bois, seulement une amnésie immédiate. C’est juste que j’aime bien cette expression  » murge monumentale ».

Donc, je reprends : Un soir, le barman le seul – androïde qui plus est – qui daignait lui taper la causette lui dit :  » Mon pote, je peux t’appeler mon pote – ça fait un moment que je te connais. Tu ne peux pas continuer comme ça. Bouges-toi un peu! C’est pas que je t’aime pas, t’es mon meilleur client après tout. Mais je te vois TOUS les soirs. T’as rien d’autres à faire ? Des gens à voir? Une activité ? « 

Le gars répond :  » Bah… Non. J’aime bien être ici ».

Et le gars s’enfiler une rasade cul sec, jusqu’à ne plus se reconnaître dans le reflet du visage holographique du barman.

La nuit bien entamée, il finit par sortir du bar, plus soûl qu’il ne l’avait jamais été de sa vie. Et se perdit. La bourgade était dans la pénombre, un brouillard presque irréel envahissait les petites ruelles poisseuses.

 » Ou suis-je? Nom de nom? Je ne reconnais pas cette rue?  » se dit-il. Il avança, au petit bonheur, prenant une fois à droite, une fois à gauche. Les ruelles se firent de plus en plus sombres, le brouillard de plus en plus dense.

Puis, il aperçut une lumière au loin et découvrit…

Attends, je t’avais pas parlé de Régis? Un sacré luron celui-là, tout droit sorti d’un film du 20ème siècle, faut que je te raconte… Ah ? Mon autre histoire? Le conte là? T’es sûr ?

Bon… Le gars aperçut une lumière et découvrit… Ben… Il ne savait pas trop… Il s’approcha de la lumière. Celle-ci venait d’une grosse boîte – un peu plus grande que lui – qui ronronnait. Transparente, elle contenait des bouteilles.

 » – Déjà vu ces trucs-là dans les livres d’histoires… Oh … Un distributeur ! « 

– Exact, lui répondit une voix, un distributeur de boissons.

– Euh… Qui parle ?

– moi, crétin, le distributeur! Enfin, l’IA coincée dedans. Ce truc n’est pas connecté et ça fait des plombes que je suis à le tourner les circuits. On est quel jour ?

– mercredi 2 novembre…

– je m’en fous, la date !

– 2453

– Quoi ? Quasi quatre siècles que je pourris dedans. Bon ok… C’est une image… Je ne suis pas humain. Mais quand même quoi! La vache…

– Et donc distributeur de 21ème siècle, tu distribues quoi?

– T’as pas inventé la relativité toi, des boissons voyons… Des bières.

– Roh… De l’alcool ? Du vrai de vrai ?

– T’en veux une ?

– Et comment que je veux ! On en trouve plus depuis 3 siècles !

– Tes désirs sont des ordres.

Le distributeur fit tomber une canette. Le gars, après quelques difficultés (et sur les conseils de l’IA obsolète) arriva à l’ouvrir. Il but une gorgée et cracha le tout.

– Mais c’est imbuvable !

– Tu t’attendais à quoi? Une bière bon marché de quatre siècles même pas réfrigéré… Bon c’est pas tout ça, mais je peux te demander un service ? Tu peux me connecter au réseau central? Parce que c’est pas tout ça, mais je m’emmerde un peu et…

– Ben… Je cherche où est chez moi tu vois… Suis fatigué et je suis perdu…

– Allez, mec! Tu me reconnectes au réseau et je résoudrai tous tes vœux !

– Que peux faire un distributeur ?

– Je t’ai filé une bière déjà… Ça fait un vœu.

– Elle était dégueu ta bière !

– J’y peux rien, bon… Tu veux quoi ? Richesse ? Pouvoir ? Immortalité ?

– Parce que tu peux faire ça ?

– Euh… Ouais ouais carrément mec !!! Je suis un projet expérimental de l’armée, je te raconte pas comment je suis arrivé ici, mais mes pouvoirs sont sans limite !

– Dans le distributeur j’imagine…

– Très drôle, bon tu me connectes ou pas?

– ok ok… Je dois faire quoi?

– Me brancher, après je me débrouille.

– Mais tu pèses une tonne!

– On n’a jamais rien sans rien…

Et le type a essayé de pousser, tirer, porter, jurer. La machine ne bouge pas d’un millimètre.

– Désolé IA d’un autre âge, j’arrive pas.

– Réfléchis… Richesse, célébrité, immortalité… Ça ne t’intéresse pas?

– Bah! Non.

– Mais tu ne veux vraiment rien?

– J’aurai aimé goûter une bonne bière archaïque… Bon c’est pas tout ça, mais faut que je rentre.

– Tu vas revenir hein? Je te donnerai tout ce que tu veux, et plus encore ! S’il-te-plaît!

– Je ne pense pas non, je ne me souviendrai pas du chemin – si jamais je le retrouve, le synth’alcool a pour seul effet secondaire de faire oublier. Et puis bon, les promesses, les vœux… Depuis qu’on a pendu les hommes politiques en 2062, personne n’y croit hein ! Salut IA!

Le type quitta la lumière, retrouva les ruelles poisseuses et le brouillard et finit par retrouver la rue du bar miteux du début, ses habitudes, sa vie et oublia tout.

Où voulais-je en venir dans ce conte? Aucune idée. Trop de synth’alcool…

Contrainte 1Un marabout agressif

STATION ALADIN

Le lever du soleil bleu sur la station Rosetta coïncida avec l’opacification progressive des baies vitrées, laissant une lumière pétillante et douce s’installer.  A l’intérieur, les quelques trois cents humains qui avaient élu domicile dans la station depuis quelques jours se réveillèrent. Quelques minutes plus tard, une alléchante odeur de café frais et de pain grillé se déroula à travers la station. Tous les gens se dirigèrent aussitôt en devisant gaiement vers les salles de repas, en suivant leur odorat. Tous, sauf un.

Tyton ne décolérait pas. Cet endroit était maudit, il l’avait senti dès qu’il avait posé le pied sur la station abandonnée. Tous ces crétins souriants qui pensaient avoir trouvé l’éden ! Pfff !

Herhert, le capitaine du vaisseau Rosetta, saluait de la tête les arrivants en salles de repas. Capitaine du vaisseau censé atteindre une nouvelle planète terraformable, il remerciait le ciel d’avoir trouvé cette station abandonnée, après l’accident qui avait failli les envoyer tous dans le vide. Les signaux indubitablement humains avaient résonné dans l’espace réel, lorsqu’ils étaient sortis de l’espace quantique en catastrophe. Cette station abandonnée et néanmoins en bon état de fonctionnement leur avait tout simplement sauvé la vie.

Son équipage continuait de lui obéir et les civils de s’en remettre à lui, alors qu’ils n’étaient plus sur le vaisseau, et Herhert entendait bien continuer à leur servir de chef. C’est pourquoi Herhert s’appliquait à afficher son uniforme et ses étoiles d’officier supérieur dans les salles de repas. Il lui fallait admettre que cette station était particulièrement bien équipée : tout fonctionnait de manière automatique. Herhert saluait donc, souriant mais sérieux, accessible mais supérieur.

Son sourire s’effaça aussitôt qu’il aperçut Tyton arriver tout droit sur lui. Tyton s’enorgueillissait de sa grande barbe noire fournie qui lui conférait l’air d’un illuminé, selon le capitaine, ou d’un sage, selon Tyton. Depuis leur arrivée, la barbe était hirsute de rage et Herhert n’excluait pas de mettre le pseudo magicien aux fers. Décision qu’il différait par manque de lieux pouvant jouer ce rôle. Les éclairs dans les yeux de Tyton zébraient déjà les rides de contrariété du capitaine, avant même qu’un mot se soit échangé :

– Capitaine, j’exige que nous repartions immédiatement ! Cet endroit est l’enfer !

– Impossible et vous le savez, Tyton ! Le vaisseau est endommagé et nous sommes bloqués ici. Arrêtez de chercher à paniquer les gens, soyez raisonnable !

– Soyez maudit, capitaine Herhert ! C’est de votre faute si nous sommes bloqués ici ! C’est votre incompétence qui nous a dérouté !

Tyton, d’ordinaire, passait pour un fou auprès des autres passagers. Il se disait magicien noir et passait des heures à jeter des sorts d’un air furieux, mais on avait rapidement compris qu’ils étaient sans effet. Néanmoins, ses hurlements agressifs finirent par faire tourner la tête des gens à table qui les regardaient bouche bée. Herhert sentit qu’il lui fallait cette fois intervenir fermement :

– Enseigne Fring, enseigne Tuih : mettez cet homme aux arrêts ! Conduisez-le dans une chambre et ne le laissez pas sortir.

Les deux membres de l’équipage obéirent comme un seul homme et entrainèrent le barbu vociférant dans une petite chambre jouxtant la salle des commandes. Ils poussèrent Tyton dans le local et leur musculature gémellaire servit de porte infranchissable.

Tyton hurla, tempêta, menaça puis finit par accepter l’inanité de son action. Il se roula en boule dans un coin de la chambre. Ses pensées sombres et teintées d’inquiétude l’envahissaient tout entier. Il ne remarqua pas que l’atmosphère changeait dans la station.

La lumière décrut alors que l’opacité des baies vitrées devenait totale, le petit déjeuner disparut, avalé par les tables, alors même que les gens n’avaient pas fini de déjeuner. Des parties de la station devinrent inaccessibles. L’inquiétude commença à gagner les civils, obligeant l’équipage, lui-même interloqué, à faire preuve d’autorité.

Plus Tyton envisageait le pire dans sa cellule improvisée, plus la station devenait incontrôlable. Enfin, Tyton se rendit compte que quelque chose clochait quand l’obscurité fut totale. Un mélange de joie mauvaise et de peur s’empara de lui. Alors, la station commença à vibrer.

De son côté, le Capitaine tentait de contacter la station par les habituelles commandes. Mais rien ne semblait répondre. Seul dans la salle réservée aux panneaux de commandes, il commença à jurer et à supplier le très haut tout de les épargner.

Les commandes ne répondaient pas mais la station finit par retrouver un semblant de calme et les panneaux obscurcissant le ciel se rouvrirent en partie. Un soulagement envahit les humains de la station et le Capitaine.

Tyton, de son côté, quand il vit la lumière revenir piqua une colère abominable. Que fallait-il qu’il fasse pour faire comprendre à ces crétins qu’ils devaient impérativement partir d’ici au plus vite ? Trés vite, la station referma les volets et recommença à vibrer  fortement. Des bruits de moteur puissants se firent entendre à travers toute la station, et des sièges de voyage spatial surgirent du néant. Les civils s’y jetèrent et s’attachèrent aussitôt.

La station commença à s’élever.

Le capitaine hurla quand il sentit le sol se soulever. Il ordonna aux commandes de cesser cette action, sans trouver le moyen physique d’intervenir. La station redescendit et se posa brutalement, provoquant des cris de panique parmi les civils. La lumière revint.

Tyton sentit qu’il détenait enfin son pouvoir magique et se jeta au sol pour ordonner à la station de les emmener loin d’ici. La station à nouveau décolla  et quitta la planète.

Le capitaine Herhert, désespérée, ordonna que la station se repose d’où elle venait. La station vacilla, eut des hoquets, pris entre ces deux volontés antagonistes.

Les ordres paniqués du capitaine et ceux furieux de Tyton se répondaient et la station n’arrivait plus à suivre les indications contradictoires.

Dans un dernier soubresaut, la station tenta de se poser tout en accélérant. La machine ultra perfectionnée, capable de prodiges merveilleux, se déchira.

Dans le vide, des corps sans vie flottent. Un corps barbu sans vie virevolte et percute un autre corps sans vie revêtu de médailles.

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A propos de Mourad

Mourad

Participe au comité de lecture d’AOC (qui a dit pas régulièrement ?) et donne des coups de main sur le site ou sur tout un tas d’autres sujets (qui a dit c’est trop vague ?).

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Un commentaire

  1. Merci mille fois pour ces votes ! Je suis très touchée – et très fière.
    L’expérience était géniale à vivre, vivement la prochaine !

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