Votes pour le match d’écriture des Imaginales 2021 : « Quoi ? mon numéro de sécu commence par 3 ? »

Binaire, trop binaire qu’on vous dit ! Vous le sentez le souffle du changement depuis quelques années maintenant ? Sincèrement, 1 ou 2 aujourd’hui c’est limite ringard. Vu le nombre de chiffres (cette formule est étrange) à disposition, autant se libérer des carcans et explorer une nouvelle réalité administrative non ?


  • La musique adoucit les mœurs
  • Marginal
  • Président, ça suffit
  • Mon numéro de sécu commence par un 3 (1)
  • Mon numéro de sécu commence par un 3 (2)
  • La vérité est ailleurs
Contrainte 1
Sur le trottoir
Contrainte 2 Une clé de chiffrement

LA MUSIQUE ADOUCIT LES MŒURS

Morgane marcha le long du trottoir, accompagnée de ses deux fils, leurs  mains sur le nez.

« Maman, grimaça Erwan, le plus âgé, ça pue ici !

— Je sais mon chéri, mais nous devons attendre les nettoyeurs de chaussée. 

— Moi je ne comprends pas, répond le deuxième, je lave ma chambre quand elle est sale.»

La situation devenait critique dans les rues de Brest, les immondices s’accumulaient sur le bitume. La saleté, les fientes, les poubelles. Les habitants espéraient la pluie comme jamais un Breton ne l’avait souhaité. Mais elle avait décidé de quitter le Finistère à l’arrivée des nouvelles directives de la capitale. Comme si elle déclarait forfait avant même de se battre.

La constitution  venait de se modifier et de revenir sur la séparation de l’œuf et de l’État. Les coqordéons devaient désormais être adulés, prendraient leur nourriture où ils le voudraient. Une terre lui avait été cédée : toutes les rues de France. Les êtres humains se devaient de rester sur leurs trottoirs ou sur les bas chaussés sans jamais fouler le territoire des Dieux-Coq.

Les garçons se bagarraient comme à leurs habitudes, Erwan effrayait le plus jeune, Yann, qui répondait en lançant des coups de pied vers le postérieur de son frère. Mais alors que la dispute s’amplifiait, Morgane vit un doudou voler dans les airs. Monsieur Coquin atterrit sur le ventre, la face contre un tas de déchet, en plein milieu du giratoire. Les trois têtes se tournèrent vers le voltigeur et avant que sa mère ne puisse réagir, Yann couru à toute jambe pour chercher son doudou.

«  Yann ! hurla Morgane avant de continuer en chuchotant presque, reviens ici tout de suite. »

La jeune femme savait que si les nettoyeurs de chaussées n’étaient pas encore arrivés dans leur Terre lointaine, les agents de sécurité supplémentaires avaient même eu de l’avance. Ils ne laissaient passer aucune infraction.

Le petit garçon jeta un regard coupable à sa mère avant de se retourner vers son précieux doudou. Il se faufila pour marcher sur le macadam plutôt que sur les salissures suspectes et atteint son but avec succès. Il souleva le petit ours avec les yeux brillants de fierté, se moquant des nouvelles tâches qu’il pouvait trouver dessus. Il fit demi-tour pour retrouver sa famille quand les sirènes vibrèrent au bout de la rue. 

Morgane approchait la mairie d’un pas vif, tirant Erwan par le bras. Elle était furieuse et ne comprenait pas pourquoi elle ne pouvait pas récupérer son petit garçon. En passant la porte, elle put lire la nouvelle devise gravée sur le fronton : Liberté et Égalité aux Gallinacés. Elle pouffa intérieurement.

Elle connaissait les lieux par cœur et se dirigea vers le guichet principal.

«  Je voudrais récupérer mon fils, ils n’ont pas le droit me l’enlever. Il a six ! Vous vous rendez-compte de ce qu’il vit en ce moment ? J’exige qu’on me rende mon fils, maintenant ! Vous comprenez ce que je suis en train de vous dire ? »

L’homme devant elle cligne trois fois des yeux avant de répondre de façon monocorde :

« Votre nom s’il vous plait. »

Morgane ne desserra pas la mâchoire, elle n’allait pas avoir une réponse immédiatement.

« Morgane Kergebalek »

« Numéro de sécurité sociale, continua l’homme sans faire de phrases complètes. »

La femme répondit, dictant le code qu’elle connaissait par cœur. À sa gauche, Erwan revint en courant lui annoncer qu’il y avait un coquordéon dans la mairie. Il était surexcité.

«  Dis Maman, dit-il en sautillant partout, tu crois qu’on va l’entendre, dis-moi ! Tu crois qu’on va l’entendre ? »

Morgane fit taire son fils d’un regard. Elle avait bien plus important à faire pour le moment. Elle lui intima de repartir vers la créature. En le suivant du regard, elle put voir l’animal, ou plutôt la nouvelle Divinité française. La bête, grosse comme trois beaux coqs bretons ressemblait fort aux volailles qui courraient dans le poulailler des parents de Morgane. Seulement, il avait un abdomen en accordéon qui lui avait donné ce nom si particulier. Les journaux donnaient des pouvoirs magiques à leurs chants, mais la jeune femme n’accordait aucun crédit à ses suppôts du gouvernement. Ils étaient devenus complètement fous.

La voix de l’hôte d’accueil la fit revenir à la réalité.

«  Votre numéro n’est pas bon. »

Morgane le répéta alors, deux fois. Puis sorti sa carte de sécurité sociale pour vérifier, c’était bien le bon.

« Cela doit être à cause de la clé de chiffrement, dit l’hôte, toujours sans ton dans sa voix ».

Morgane ne comprenait pas ce que cela voulait dire. Et surtout, en quoi cela l’empêchait de retrouver son fils. Elle insista, Yann devait être terrorisé sans elle.

«  Cela doit être à cause de la clé de chiffrement, répétait l’hôte, à chaque tentative en notant le numéro erroné. »

Morgane devint soudain aussi menaçante dans sa posture qu’elle l’était dans la voix. Cela eut pour effet de débloquer le responsable de l’accueil.

«  Votre date de naissance, s’il vous plait. »

Morgane la grogna entre ses dents. L’ordinateur émit un petit bruit de satisfaction et l’hôte sourit.

«  J’ai trouvé votre dossier. Le numéro était effectivement erroné. Le bon est le 3… »

— Quoi ? Mon numéro de sécu commence par 3 ? répliqua-t-elle

— Tout à fait, répondit-il.

— Ce n’est pas possible. Le premier numéro, c’est pour le genre. Le 1 pour les hommes et le 2 pour les femmes.

— Pas depuis que nous avons reçu les clés de chiffrement de la sixième république. Le 1 est pour les coqordéons. Et vous avez donc le 3.

— Mais vous êtes complètement malade ma parole ! Ce sont des poulets ! Des poulets, vous comprenez ? Qui font « cot-cot » et qui finissent en nuggets !

L’homme en face parut abasourdi et la coupa sèchement :

«  Ce mot est interdit aujourd’hui ! »

Morgane allait se jeter sur lui pour lui faire manger sa cravate quand une valse musette se mit à résonner dans le hall de la mairie. Le coqordéon avançait suivi d’Erwan en faisant jouer son abdomen. Cela rendait sa démarche hypnotisante et la musique qui sortait de son gosier n’avait rien à voir avec les réveils de l’enfance de Morgane.

«  Nous devions parler de votre fils, c’est cela ? dit l’homme d’une voix assurée.

— Oui, répondit calmement Morgane, il a été arrêté parce qu’il marchait sur la route. Je sais que cela est interdit, mais il cherchait son doudou.

— Ce sont des choses qui arrivent, continua l’homme sur le même ton. De plus, je vois que votre fils est très jeune, il apprendra avec l’âge les nouvelles règlementations. Je vais aller le faire chercher.

— Je vous remercie.

— Votre nouveau numéro de sécurité sociale devrait arriver sous peu dans votre boite aux lettres, mais je vous le note au cas où. Les nouvelles clés de chiffrements nous ont pris un peu au dépourvu.

L’homme tendit un papier à la jeune femme et partit dans un des nombreux couloirs derrière lui. Le coqordéon s’arrêta de jouer.

Morgane eut l’impression de se réveiller d’un rêve, elle était un peu sonnée. C’était comme si elle n’était pas maître de ses émotions. Les mots qui étaient sortis de sa bouche étaient les siens, mais l’intonation lui avait été guidée. Et plus important encore, elle avait réussi à obtenir la libération de son fils.

Yann couru vers elle en souriant, caressant le Dieu-coq au passage. La famille était réunie et Morgane n’arrivait pas à savoir ce qui motivait tant sa colère quelques minutes auparavant.

Ses deux enfants près d’elle, la femme sortit au grand air. La lumière les atteint aussi vite que l’odeur immonde qui régnait sur la place. Morgane s’arrêta et se demanda ce qu’il s’était vraiment passé. Elle avait été témoin de la « magie » des coqordéons. Est-ce qu’ils apaisaient les disputes, permettaient d’atteindre ce qu’on désirait vraiment fort ou aidaient l’administration française se simplifier ? Morgane n’en savait rien, mais, à ce moment, elle se dit que cela valait peut-être la peine de leur laisser une place, un numéro de sécu, ou même tout le bitume. Elle était avec ses fils et peut-être eux aussi vivraient-il ces moments de « magie ».

Dans la mairie, derrière, le coqordéon retourna près de son temple miniature empli de nourriture. Il prenait du pouvoir chaque jour, manipulant les êtres humains pour un jour en faire des esclaves. Mais leurs véritables intentions devaient rester dans l’ombre encore plusieurs mois. Et il n’échouerait pas dans sa mission : devenir le prochain Gouverneur de Bretagne.

MARGINAL

 Célia poussa un cri profond, animal, avant de se courber de douleur.

— Souffle, mon amour, lui répéta Tiber. Souffle, c’est bientôt fini !

Il prit sa main dans la sienne, elle la broya aussitôt. La sage-femme annonça entre deux hurlements de Célia qu’elle voyait la tête. C’était bientôt fini. Tiber n’entendit plus les pleurs paniqués de sa femme, les encouragements du personnel soignant, les machines affolées. Il n’entendit plus rien, jusqu’à ce son. Celui qu’il attendait, avec sa femme, depuis des années.

— Bravo, vous avez un magnifique petit garçon ! annonça la sage-femme.

— Tu l’as fait ! félicita Tiber en embrassant Célia sur le front. Je suis si fier…

— Je… je peux le voir ? Pourquoi est-ce qu’ils l’ont emmené ? haleta Célia en balayant la salle du regard.

— Pendant que nous procédons à la délivrance, nous lui faisons passer quelques tests, expliqua l’une des aides-soignantes. Ne vous inquiétez pas, vous serez très vite réunis.

— Quelque chose ne va pas ? se mit à paniquer Célia. Qu’est-ce qu’il a ?

— Poussez, s’il vous plait. Ce n’est pas encore terminé.

L’esprit embrumé par un milliard des questions, Célia obtempéra, et poussa. Tandis que l’aide-soignante appuyait sur son ventre pour l’aider à expulser le placenta et que Tiber la regardait avec ces yeux désolés et impuissants, elle passait en revue toutes les possibilités auxquelles elle pouvait penser : avait-elle mis au monde un fils difforme, malade ou handicapé ? Allait-il survivre ? Si oui, pendant combien de temps ? Ils avaient tant sacrifié pour qu’elle tombe enceinte, pour que son utérus infertile accueille enfin ce petit être…

Enfin délivrée, tout le personnel soignant sortit, laissant les jeunes parents seuls et désemparés. Tiber essuya du bout du doigt la larme qui coulait de l’œil de Célia, et, du bout des lèvres, embrassa son visage crispé.

La nuit était tombée. Après dix-huit heures passées à la maternité, Tiber piqua du nez. Il avait lutté jusque-là, préférant attendre que Célia s’endorme avant. Un léger frappement à la porte le sortit de sa somnolence.

— Monsieur Katz ? chuchota une voix en entrouvrant la porte.

Tiber reconnut la sage-femme. Sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller Célia, il la rejoignit dans l’embrasure.

— Que se passe-t-il ? Pourquoi personne ne nous dit rien ?

— Votre fils va bien, assura-t-elle. Mais je ne peux pas vous en parler ici. Il faudra me suivre.

— Sans ma femme ?

— Elle n’est pas en état de bouger, vous voyez bien. Si vous voulez voir votre fils, il faut se dépêcher.

À contrecœur, Tiber déposa un baiser sur la joue de Célia, salée par les larmes qui y avaient coulé, griffonna une note au cas où elle se réveille, et suivit la sage-femme dans les couloirs de l’hôpital.

Lorsqu’ils passèrent devant la nurserie sans s’y arrêter, Tiber l’interrogea :

— Où est mon fils ? Il est dans une aile spéciale ? Madame ?

Agacé de parler dans le vent, il l’attrapa par le bras, plus brutalement qu’il l’aurait souhaité.

— Je suis désolé, mais comprenez l’état dans lequel je suis ! Je ne sais rien ! Nous n’avons même pas pu prendre notre enfant dans nos bras !

— Je le sais, lui répondit-elle, compatissante. Vous allez bientôt le voir, mais nous manquons de temps.

Tiber la lâcha. Il voyait bien que la jeune fille voulait le rassurer, mais il ne parvenait pas à calmer sa panique naissante.

— Au fait, je m’appelle Lucy, lui sourit-elle.

Sourire qui s’effaça quand des voix retentirent à l’autre bout du couloir. Plusieurs voix d’hommes, étouffées, qui venaient rompre le silence de la nuit.

— Vite, dépêchons-nous ! ordonna Lucy en empruntant une porte de service.

Des escaliers. Tiber eut l’impression de flotter en les descendant : ses jambes n’étaient plus que du coton. Trois niveaux plus bas, une femme d’une soixantaine d’années, les cheveux coupés à la garçonne, les attendait.

— Sarah ! s’exclama Lucy. Ils sont déjà là, je les ai entendus !

— Ne perdons pas une seconde, répondit l’autre. Bonsoir, Monsieur Katz. Suivez-moi.

— Qui est là ? Où est mon fils ?

— Votre fils est en danger. C’est un Trois.

L’esprit de Tiber se vida de tout, le temps d’assimiler ce qu’on venait de lui révéler.

— Par-Pardon ? bégaya-t-il, sous le choc.

— Je suis navrée, Monsieur Katz, mais si vous voulez que votre enfant vive, il faut avancer.

Son corps obéit à Sarah, indépendamment de sa volonté. Il suivit les deux femmes à travers un parking, s’enfonça avec elle dans une série de nouveaux couloirs de moins en moins éclairés. Au loin, pas si loin que ça, les grésillements de talkies-walkies leur parvinrent ; ils accélérèrent la cadence.

— Nous allons vous fournir un véhicule. À l’intérieur, vous aurez de nouveaux papiers, votre destination, un téléphone intraçable, et ce qu’il faut pour vous aider à démarrer votre nouvelle vie.

— Co-comment ça ? Quelle nouvelle vie ? s’affola Tiber.

— La milice ne vous lâchera pas à présent. Vous avez mis au monde un Trois, ce qui veut dire que vos prochains enfants le seront probablement. Soit ils vous tueront, soit ils vous enfermeront dans un laboratoire de recherches pour le restant de vos jours.

Il le savait. Ils avaient pris ce risque en faisant tout pour que Célia tombe enceinte. Ça n’arrivait presque jamais, les naissances de Trois ! Ou, en tout cas, ils n’en parlaient pas aux infos… Sarah poussa une porte battante. Nouveau parking. Un van attendait, moteur allumé.

— Arthur ! appela Sarah. Le bébé !

Le chauffeur du van apporta le poupon, enveloppé dans de douces couvertures bleues, à Tiber. C’était ainsi qu’il découvrait son fils ? Il n’avait même pas le temps de l’admirer, de constater à quel point il avait les yeux de sa mère, que Lucy lui ôta de ses bras. Pendant qu’elle l’installait dans un siège auto, Sarah poussa Tiber à s’asseoir à l’arrière, tout en criant des ordres à Arthur sur les itinéraires à emprunter.

— Tout va bien se passer, assura Sarah. Votre bébé va vivre. Il pourra grandir dans un semblant de sécurité. À votre arrivée, vous trouverez toutes les informations nécessaires à votre nouveau mode de vie.

— Il faut y aller, ils arrivent, pressa Arthur, au volant.

— Bon courage, Monsieur Katz. Je vous souhaite tout le bonheur possible, à vous et à… Quel est son nom, au petit ?

— Adam… On voulait l’appeler Adam… balbutia Tiber qui ne parvenait plus à réfléchir…

Sarah lui sourit et ferma la portière. Adam dormait paisiblement dans le siège auto, imitant la même moue que Célia quand elle s’assoupissait.

— Attendez ! hurla Tiber au chauffeur.

 Nerveux, il abaissa la fenêtre.

— Sarah est-ce que vous savez quand ma femme va nous rejoindre ?

— Votre femme ? s’étonna-t-elle. Jamais. C’était elle ou votre fils…

Contrainte 1
Pendant une consécration

PRÉSIDENT, CA SUFFIT

Les flashs l’aveuglaient mais il s’y était préparé et réussit donc à ne presque pas cligner des yeux. Jérome secoua la main à l’attention de ses sympathisants qui avaient attendu longtemps devant le siège du parti et pouvaient enfin l’applaudir. La boulevard était noir de monde, et seule une grosse berline entourée par son service de sécurité sortait du lot.

Il descendit les marches lentement, pour donner plus de temps à tout le monde de le voir, mais aussi pour lui, pour profiter de cette consécration. Président de la République. Un an auparavant personne n’y aurait cru. Pas même lui. Mais il y a neuf mois lui était venue cette idée, cette envie, ce besoin de se lancer dans la conquête du pouvoir suprême. Où avait germé ce désir, il ne s’en souvenait plus. Ces quelques mois avaient été si intenses, il s’était tellement investi dans la campagne que sa vie au-delà lui paraissait même floue, trop lointaine.

Ses gardes du corps retenaient tant bien que mal l’immense foule. Plus il s’avançait vers la voiture, plus la pression augmentait sur les barrières et les hommes qui les maintenaient en place. Il dévia à peine de la trajectoire directe vers la portière pour aller toucher quelques mains qui se tendaient vers lui, mais son bras-droit Philippe, dans son dos, lui tira discrètement la veste. Jérome tourna rapidement la tête vers lui et allait lui demander de le lâcher pour le laisser remercier les électeurs ; il était Président voyons, il pouvait bien se permettre ça, non ? Mais en croisant le regard noir de Philippe il refoula cette idée et reprit le chemin de la voiture. Le vieux conseiller grisonnant avait ce pouvoir-là sur lui.

Il se permit tout de même un dernier grand signe de la main à ses soutiens présents ici ainsi qu’un long regard sur l’immensité de la foule, puis, guidé par la poigne ferme d’un des gardes du corps, il plongea dans la berline, vite rejoint par Philippe. Celui-ci lâcha un long soupir tout en fermant les yeux. Ses cernes étaient plus profondes que jamais. Et ses cheveux, seulement tâchés de fins brins blancs il y a quelques mois, étaient plus que jamais clairsemés. Il paraissait dix ans plus vieux.  Jérome pour sa part avait réussi, aussi incroyable soit-il, à garder une forme physique olympique.

 » Tu peux te relâcher maintenant, lui dit Jérome en lui tapant l’épaule. On a réussi. C’est fait.

— Oui, répondit-il doucement. Ca y est, cette étape est passée.

— Tu sais que je n’aurais jamais rien fait de tout ça sans toi. Je regrette vraiment que tu n’aies pas voulu te mettre plus en avant pendant la campagne. Plus que le passage de pouvoir, j’ai surtout hâte de te remercier officiellement en te nommant Premier Ministre.

— Non ! Répondit sèchement Philippe, faisant sursauter Jérome. Je te l’ai déjà dit. Je t’ai même déjà transféré la liste des ministres.

— Mais je…

— Stop, ça suffit l’arrêta-t-il. »

Le Président nouvellement élu ne trouva pas la force d’argumenter avec lui. Comme d’habitude. Le trajet continua donc en silence.

De retour à son hôtel privé, Jérome constata qu’une nouvelle foule l’attendait. L’ouverture de la portière par son chauffeur provoqua une tempête de flashs et de hourras. Il profita à nouveau de ces quelques instants de gloire avant de se glisser dans le hall de l’hôtel. Philippe s’y traîna à sa suite. Il paraissait écrasé par la fatigue.

« Jon, aidez-le à regagner sa chambre s’il vous plaît », ordonna Jérome à un assistant du parti qui était juste là.

Le conseiller personnel, comme prenant soudain conscience de la situation, parut sur le point de contester. Il jeta un coup d’oeil autour de lui, observant les autres membres du parti qui étaient là, puis se dirigea d’un pas rapide vers les ascenseurs, refusant que quiconque le guide.

Jérome, pour sa part, prit le temps de discuter avec les personnes présentes, tout de joie de recueillir les félicitations et les éloges. Certains des membres du parti qu’il avait battu lors des primaires étaient là aussi. Il les avait tellement écrasés lors des débats qu’ils s’étaient rangés derrière lui sans contestation. Il était tout simplement trop fort. Chaque débat suivant, avec les principaux candidats puis en face à face avant le deuxième tour avait eu le même résultat : victoire à plate couture. Il était trop vif, ne se laissait jamais prendre par une quelconque émotion négative, et surtout il avait toujours réponse à tout, sur tous les sujets. Le résultat du vote final n’avait fait aucun doute.

Une heure plus tard, il prit enfin la décision de rejoindre sa suite. Une dame d’une quarantaine d’années, dans un costume sobre mais impeccable l’attendait devant sa porte, une lourde mallette à ses pieds.

« Monsieur le Président élu, salua-t-elle.

— Madame, répondit Jérome. A qui ai-je l’honneur ?

— Docteure Geneviève Leroux, médecin assistante du Bureau de l’Elysée. Le Docteur Denis Desmarées étant absent, c’est moi qui vais faire la visite préalable à la présidence. »

Ces mots résonnèrent en Jérome. Un souvenir lui revint en mémoire d’un coup, comme une alerte. Philippe avait déjà mentionné le Docteur Desmarées. Il avait eu un rendez-vous avec lui et le conseiller avait fait comprendre à Jérome qu’il tenait à être présent pour la visite. Mais il dormait à présent, et il en avait bien besoin. Il ne servait à rien de le réveiller.

« Très bien, je vous en prie, entrez, fit Jérome en ouvrant la porte de sa suite. Quels tests devez-vous effectuer ? Prise de tension, vue, ouïe ?

— Une prise de sang, avec un premier résultat instantané et ensuite des résultats plus poussés dans les jours suivants, pour être assurés qu’aucune maladie ne vienne entacher votre présidence.

— Pas de problème, allez-y, fit-il en posant sa veste et remontant sa manche. »

La docteure lui piqua donc le bras et fit tomber une goutte de sang sur une petite machine d’analyse portable. D’où il était, Jérome vit juste l’écran de contrôle virer au rouge, avec une alerte sonore qui semblait signaler une erreur. La docteure nettoya  l’appareil puis fit tomber une deuxième goutte. Même alerte. Elle sortit alors un autre appareil, tout en expliquant « je vais utiliser une autre méthode, on va d’abord retrouver votre dossier médical via votre sang, ça prend deux secon… »

Elle se figea. « Trois ? » s’exclama-t-elle en regardant Jérome.

« Qui donc a un numéro de sécu qui commence par trois ? lâcha la docteure

– Quoi ? Mon numéro de sécu commence par trois ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

La porte s’ouvrit à la volée. Philippe s’arrêta sur le seuil, essoufflé.

« Bon Dieu, je t’avais fixé une alerte pour me prévenir de la visite. Et vous, qui êtes-vous ? demanda-t-il férocement à madame Leroux.

— Phil, la docteure me dit que mon numéro de sécu commence par tro… intervint Jérome.

— Stop, ça suffit, l’interrompit Philippe. »

Jérome ne trouvait plus les mots. Que se passait-il ? Il regarda son vieil ami, les yeux pleins de questions.

« Arrêt des fonctions. ordonna Philippe. »

Les yeux de Jérome se fermèrent, et il s’évanouit.

Contrainte 1
À l’heure où blanchit la campagne
Contrainte 2 Une pierre à déchiffrer

MON NUMÉRO DE SÉCU COMMENCE PAR UN 3 ? (1)

Je m’étais levé avant l’aurore, ce matin. Rendez-vous médical. Vous y croyez, vous ? Faire se lever des citoyens au milieu de la nuit, pour une sombre histoire de dossier perdu, de mise à jour nécessitant la présence du patient ? C’était aberrant, inouï. Mon père me le disait souvent, quand j’étais petit : cette manie qu’avait le gouvernement de classer les gens comme des chiffres dans un tableau était malsaine et n’apportait que des tracas, dans le meilleur des cas. Et, comme à chaque fois qu’il prenait la parole, il avait raison.

Enfin, j’étais quelqu’un de sensé, peu porté sur le conflit : j’étais convoqué, j’y allais. J’avais fendu la brume de ce matin de novembre – glauque comme seuls les matins de novembre savent l’être – pour me rendre au cabinet du docteur Vosma à l’heure convenue. Je haïssais ce mois, l’approche de l’hiver, les nuits qui rallongeaient jusqu’à vous faire oublier que le soleil existait encore, planqué derrière les nuages. Non pas que la météo me dérangeât ; j’avais toujours été plutôt insensible aux variations de températures et d’humidité. Non, il s’agissait plutôt des souvenirs que cette période de l’année faisait remonter en moi. Des souvenirs pénibles, de ceux qui s’accrochent à vos nuits avec toute la détermination que leur donnent leurs petites pattes griffues.

Je me secouai mentalement en m’engouffrant avec mes pairs dans le tunnel souterrain du métro : j’étais grand, maintenant. Je ne devais plus me laisser aller à ce genre de sentimentalisme matinal. Papa n’était plus là, et je devais me montrer aussi courageux qu’il l’aurait été à ma place, même si je n’en avais pas envie. Je réussis à me contrôler comme un grand… presque. En tout cas, le temps d’arriver au cabinet, j’avais retrouvé une contenance acceptable. Une secrétaire au rictus figé m’installa dans la salle d’attente avant de s’évaporer avec un mot d’excuse baragouiné à la hâte.

— Le docteur va vous recevoir dans un instant.

Son ton était professionnel, doux, mais son visage ne laissait transparaître aucune sympathie à mon égard. Une fois son dos disparu au détour du couloir, je me retrouvai seul avec mes pensées et des magazines hors d’âge abandonnés sur la table basse. Le temps passa. Et moi, j’attendais. Un patient poussa la porte, vite accueilli par le maître des lieux qui l’emmena jusqu’à l’extrémité du corridor en lui parlant à voix basse. Un autre arriva sur la pointe des pieds et glissa presque sans s’arrêter jusqu’à la porte du sacro-saint cabinet du docteur Vosma qui ne semblait pas prête à s’ouvrir pour moi. Je relevai le col de mon manteau jusque sur mes joues, mal à l’aise. Je n’aimais pas quand ils faisaient ça. Les gens me regardaient de travers, comme s’ils savaient des choses que j’ignorais, des choses que je n’arriverais jamais à apprendre. Ça m’agaçait. Papa me disait toujours de ne pas faire attention à ce que les autres pouvaient penser de moi, mais voilà, c’était plus fort que moi.

«  Le gouvernement annonce prendre très au sérieux le problème de l’identification de la population droïde, trompeta la voix de l’animatrice radio, ma seule compagne de la matinée. Ce phénomène épineux a pris de l’ampleur ces dernières années, notamment à cause du fait qu’aucun détail physique ne permet plus de différencier un humain d’un droïde au premier coup d’œil. Nous sommes en face, chers auditeurs, de ce qu’on appelle le revers de la médaille vis-à-vis de nos prouesses technologiques. Nous rappelons à nos concitoyens qu’il est de leur devoir de signaler au centre de police le plus proche tout individu présentant des comportements typiques du droïde afin que ce dernier puisse être appréhendé, identifié et ramené vers un centre de tri. Le président a tenu à féliciter lui-même ces héros du quotidien qui nous aident chaque jour à rendre nos rues plus sûres… »

Je changeai de position, agacé. Pourquoi mon tour n’était-il pas encore venu ? L’angoisse que j’avais eu tant de mal à museler revint hanter les frontières de ma pensée. J’en avais assez de rester seul, ici, avec ces patients qui me lorgnaient comme une bête curieuse et la voix monotone de la radio qui débitait sans discontinuer ses nouvelles ineptes. Une irrépressible envie d’aller me promener envahit mes mollets, puis mes cuisses. Mon corps semblait vouloir me dire par tous les moyens de quitter cette salle trop petite, étouffante et triste.

Avant que je n’en prenne pleinement conscience, mes jambes m’avaient menées hors du cabinet et trottaient avec légèreté dans la rue. Je suivis le mouvement sans inquiétude. Ce n’était pas la première fois que mes membres s’organisaient pour mener des actions sans me prévenir ; Papa appelait cela mes « gestes pré-paramétrés ».

— Et bien, je suis bien content d’avoir été pré-paramétré pour partir, ce matin, fanfaronnai-je en mon for intérieur.

Je m’élançai en direction du métro, bien décidé à faire connaître le fond de ma pensée à ce bon vieux docteur lors de ma prochaine visite. J’avançai, le buste bien droit, en direction du portique de sécurité. Ma carte d’identification, placée dans ma poche de poitrine, allait être scannée à travers le tissu et me donnerait accès aux quais. J’arrivai en sifflotant devant le sas. Les portes ne s’ouvrirent pas. Au lieu de cela, je m’affalai contre le plastique dur, le souffle coupé. Un panneau aussi rouge que mes joues s’afficha, bien visible :

« Accès refusé »

Je clignai des yeux, abasourdi. Dans mon dos, la file de voyageurs pressés me comprimait contre la barrière close, sous l’écriteau fluo répétant sans relâche :

« Accès refusé »

— Oh, petit ! s’écria un vieil homme en pardessus gris, parapluie brandi contre mes lombaires. On voudrait bien entrer, maintenant.

Ses voisins reprirent le refrain en cœur, trop heureux de s’en prendre à une pauvre créature sans défense. Je me reculai dans l’ombre, penaud, et la marée humaine reprit sa route en direction du quai sans plus s’occuper de moi. Je tâtai ma poche de poitrine avec inquiétude. Qu’est-ce qui clochait, avec cette carte ? Je la sortis de son étui, la portait à hauteur d’œil, l’étudiai attentivement. Dans ma poche, le bipper offert à l’occasion de mon douzième anniversaire sonna.

— Le docteur Vosma cherche à vous joindre.

Je ne l’entendis même pas. Les yeux écarquillés, je fixai ma carte sans comprendre. Cette carte, je l’avais portée sur moi chaque jour depuis ma naissance, comme une extension de mon propre corps. J’en connaissais les informations, je savais en lister les catégories et les suites de numéros les yeux fermés ; mais aujourd’hui, je ne la reconnaissais plus. A côté de mon nom et prénom clignotait en vert maladif, comme une maladie honteuse, le chiffre 3.

— Message du docteur Vosma, reprit la voix désincarnée de mon bipper. Tu dois revenir à mon cabinet immédiatement, petit. C’est pour ta sécurité. En souvenir de James, s’il te plait, reviens.

Je n’y prêtai pas la moindre attention.

— 3 ? Qu’est-ce que ça veut dire, 3 ?

Je n’étais pas le plus cultivé de ma classe, mais cela au moins, je le savais : les humains étaient séparés en deux parties, la première étant celle des hommes, et la deuxième celle des femmes. 3 ? Une catégorie 3, cela n’existait pas ! Ou alors pour les non-humains, peut-être, les…

— Non. Impossible. Ce doit être une erreur. Ce n’est pas…

J’agitai la tête de gauche à droite comme un chien qui s’ébroue, cherchant à faire partir l’idée absurde qui venait d’apparaître dans mon esprit. Ce faisant, je vis du coin de l’œil une dame d’apparence respectable, chapeau de pluie assorti à ses gants de vison, qui me montrait du doigt tout en parlant à toute vitesse à un agent de police vêtu de l’uniforme brun, reconnaissable entre tous. Il tenait un bâton assommant en main, et ses petits yeux porcins s’étrécirent jusqu’à ne plus former que deux fentes inquisitrices fixées sur moi. Sans attendre, je pris la fuite dans l’autre sens et sortit sous la pluie, me fondant dans l’anonymat de la foule.

— Pas possible, pas possible… répétai-je comme une litanie capable d’éloigner le mauvais sort.

A bout d’haleine, je me dirigeai sans y penser vers le seul refuge qui me restât, le seul endroit où je me sentais mieux que dans le minuscule appartement sans âme que je ne partageais plus avec personne. Par chance, je ne croisai personne sur la route. Epuisé, je m’agenouillai dans la terre humide sans prendre garde à la rosée qui tâchait mon pantalon. A cette heure matinale, personne n’errait dans les allées du cimetière. Une vague de sérénité me recouvrit ; le silence ininterrompu de ce lieu hors du temps me berçait. J’avais la sensation qu’ici, les morts témoignaient plus d’amour que les vivants. Lorsque j’eus retrouvé mon calme, je m’approchai encore plus près de la pierre tombale qui trouait le brouillard de sa masse ténébreuse. Je suivis du doigt les mots tracés à sa surface, bien que je les connusse déjà par cœur.

James Hammond – 1994 – 2071

En souvenir d’un père aimé

— Un père aimé ? Oh, Papa, n’étais-tu vraiment qu’un père aimé ?

Les larmes se mirent à dévaler sur mes joues en torrents. Je restai ainsi un long moment, perdu, priant pour obtenir des réponses que je désespérais de trouver seul, lorsque mon regard fut attiré par un détail que je n’avais encore jamais remarqué. Je fronçai les sourcils. Une minuscule anicroche dans le marbre poli dessinait un signe qui n’était pas sans rappeler mon propre tatouage, celui qui s’arrondissait en-dessous de mon omoplate gauche. De ce que je me rappelais, je l’avais toujours eu ; Papa n’avait jamais voulu évoquer le sujet en ma présence, de son vivant. La courbe sombre s’enfuyait sous un amas de feuilles mouillées collées contre la pierre. D’un geste brusque, je tirai sur le lierre qui avait élu domicile au-dessus de la dépouille de mon père, fasciné par ce dessin taillé, à ce qu’il me semblait, par lui, par-delà le tombeau, à mon attention seule.

Les branches végétales se rompirent, dévoilant les dernières lignes d’un hommage que je n’avais jamais lu avant ce jour :

Concepteur droïde – la science pleure la perte d’un des esprits les plus brillants de ce siècle.

Au premier droïde dont il restera à jamais le père.

 

MON NUMÉRO DE SÉCU COMMENCE PAR UN 3 ? (2)

Depuis combien de temps vous attendiez ?

Vous étiez des milliers et vous attendiez. C’était long, tellement long, cette attente.

Ce n’était rien, pourtant, ce que vous demandiez. Ce que vous attendiez. Ça aurait pu être très simple. Ça aurait pu aller vite. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Et vous attendiez. De toutes vos forces, vous attendiez.

1,7%.

Des milliers, vous êtes.

Vous existez.

Invisibles, vous existiez.

*

À ta naissance, j’avais cinq ans.

C’était 2075. Je ne sais pas trop quoi dire de ces années-là. Je n’en connais que ta naissance. Le monde était ce qu’il était. Il y avait beaucoup de travail à faire pour que ça aille mieux ; mais il y a eu ta naissance, en 2075, et ça m’a donné de l’espoir. J’avais cinq ans et tout à coup j’étais plein d’espoir. Ça a fait comme si avant je n’en avais pas, comme si j’étais triste avant que tu arrives.

Ton nom, Anaël. Moi, aussitôt Anaël parmi nous : en amour devant toi. Je te promets, Anaël, que toujours je te protégerai. Que jamais tu ne souffriras. Je me mettrai entre le monde et toi, j’encaisserai tous les coups, ne t’inquiète pas. Voilà à peu près ce qui se passait, dans ma tête d’enfant de cinq ans.

Je voulais que celles de la naissance soient tes seules larmes.

Ce n’est pas arrivé ; tu as pleuré encore. Beaucoup. Il y a eu des moments où je n’ai rien pu faire pour toi. Où je n’ai pas eu assez de force pour me mettre entre le monde et toi.

Il n’y a pas eu que tes larmes. Celles que j’ai vues le plus : celles des parents.

Je sais qu’ils t’aimaient aussi fort que moi. Mais ils ne savaient pas quoi faire, ils étaient perdus.

Pendant la grossesse, ils voulaient garder la surprise.

« De toute façon, on n’arrive pas à voir », répondaient les gynécologues.

À la naissance, moi, je n’ai vu que ta beauté. Tu avais le regard bleu, déjà. Calme et profond. Tu étais tout. Tu étais toi, déjà, Anaël.

Mais à la naissance, nos parents, les docteurs, tout le monde, ils n’ont pas vu que ta beauté. Ils ont vu ce qui n’allait pas. Ce qui était mal formé. Et ils ont eu peur. Pour toi. Pour eux aussi, sans doute. Ils ont eu peur que ta différence soit insupportable, pour toi, pour eux, pour le monde, ils ont eu peur que quelque chose s’écroule, savaient-ils vraiment quoi ? Non. Mais il y avait une douleur. Douleur de ce qui avec ta chair n’allait pas. Ce qui était mal formé.

J’ai entendu ces mots. J’avais cinq ans, je ne les comprenais pas. Je sentais qu’il y avait un problème avec toi. Mais je ne voyais pas lequel. Moi je te regardais, je te caressais les joues, le duvet sur ton petit crâne bien rond, les doigts minuscules, le bout du nez. Je t’apportais des jouets, je les agitais devant toi pour t’amuser. Et très vite, avec moi, tu as souri. Je crois bien que j’ai été la première personne à qui tu as souri. J’en suis tellement fier.

On m’a appris, très vite, que tu étais ma sœur.

J’ai dit « d’accord ». Qu’est-ce que ça voulait dire ? Il n’y avait rien à comprendre. Ce n’était qu’un mot. Anaël est ma petite sœur. Pas mon petit frère, non, ma petite sœur. C’était soit l’un soit l’autre. Ça avait été l’un. D’accord. Ce serait, un jour, soit 1 soit 2 sur la carte de la sécurité sociale, qui s’appelle la Carte Vitale. Ce serait 2. D’accord.

*

 Les premières années ont passé, et j’ai grandi, tu as grandi. Tu as grandi parmi les médecins, les chirurgiens, avec des traitements, des opérations. On ne t’a pas demandé ce que tu en pensais. Ça a commencé si tôt. Tu ne pouvais même pas savoir ce que tu en pensais. Tu n’en pensais rien. C’était comme ça et puis c’est tout.

J’avais entendu les parents en parler, un soir. Je m’étais relevé de mon lit, je n’arrivais pas à dormir, leur attitude me perturbait, ils avaient l’air si tristes, si abattus, j’avais dû croire qu’en épiant leur conversation je parviendrais à comprendre vraiment, enfin, ce qui n’allait pas. Sur la pointe des pieds, j’avais quitté la chambre dans laquelle nous dormions tous les deux, toi et moi, Anaël. Je ne voulais pas te réveiller. Ton sommeil était si léger. Tu avais un an, je crois. Je suis passé devant ton berceau, j’avais suivi la direction de la lumière, vers le grand couloir.

Ils parlaient de toi, bien sûr. Ils étaient assis à la grande table, plein de papiers étalés devant eux. Papa pleurait doucement, maman lui caressait l’épaule. Ils ne m’ont pas vu.

J’ai saisi des mots. Au vol. Je les ai gardés quelque part dans un coin de mon esprit, toujours, jusqu’à ce qu’un jour je sois prêt à les comprendre.

Qu’est-ce qui l’attend.

Qu’est-ce que ça va être sa vie.

Pauvre poussin.

Notre petite merveille.

Qu’est-ce qu’on est en train de lui faire.

Qu’est-ce qu’ils sont en train de lui faire.

Mais est-ce qu’on a la choix.

Est-ce qu’on a le droit de faire autrement.

Je ne sais pas.

On ne sait pas.

Est-ce qu’un jour on saura ?

Et si nous nous sommes trompés, est-ce qu’Anaël nous pardonnera.

Ils étaient perdus. J’avais peur. Si tu savais comme j’ai eu peur, Anaël, de les entendre, de les voir si perdus. Ils ne savaient pas que j’étais là, au coin du couloir, et que je les voyais, et que je les entendais, alors ils s’abandonnaient, oui, ils n’avaient pas besoin d’avoir l’air fort pour toi et pour moi.

Après, il s’est passé ce qui s’est passé.

C’était, voilà, entre 2075, ta naissance, et quelque chose comme 2090, 2095. Le temps pour des humains de devenir adultes. Le temps aussi pour le monde de rester le même. Pour que rien ne change, jamais.

Le 1 ou le 2 sur la Carte Vitale.

Et tout le reste.

Tout ce pour quoi il faudrait se battre.

Mon combat, ça a été toi. Ça a été que ta vie soit plus belle.

Quand les parents sont morts. Cancer. À deux ans d’intervalle. Quand il n’y a plus eu que moi pour toi.

Tu étais encore jeune. Tu avais encore besoin que quelqu’un de plus grand soit là pour s’occuper de toi.

Est-ce que tu te souviens, Anaël, des années de nous deux dans le petit appartement ? Tu as fini le collège. Tu as fini le lycée. Moi j’étais dans les études. J’étudiais les sciences politiques. Je réussissais. Très tôt, j’avais su ce que je voulais faire de ma vie. Toi, tu étais plus indécise. On t’avait beaucoup embêtée avec cette question : qu’est-ce que tu voudrais faire plus tard ? Tu répondais toujours : je ne sais pas. Même à l’âge où il aurait fallu commencer à savoir, tu ne savais pas. Tu avais perdu tes parents. Tu avais passé toutes les années de ta vie à subir des traitements, douloureux et humiliants, pour être une « vraie » fille. Tu avais supporté la cruauté, la bêtise, la médiocrité de trop de personnes qui avaient croisé ton chemin. Alors non, tu ne savais pas. C’était ton droit, de ne pas savoir. C’était une revendication. C’était politique, pour toi, de ne pas savoir.

Tu étais plus forte que tout le reste du monde. Anaël.

Dis, Anaël, est-ce que tu crois que je t’ai donné de la force, pendant les années où nous étions seuls dans le petit appartement ?

J’aimerais que tu saches que dès l’instant de ton arrivée, ta vie est passée avant la mienne. Est-ce que ça tu le savais, Anaël ?

*

Tu as eu ta première Carte Vitale quand tu as commencé tes études supérieures.

Tu t’en sortais plutôt bien à l’école. Tu avais de bons résultats à peu près partout. Mais il a fallu faire un choix, après le baccalauréat. Quel cursus ? Tu as choisi Médecine. On sait pourquoi. Évidemment, on sait pourquoi. Tu n’étais pas sûre, tu avais choisi au dernier moment, après une discussion avec moi, dans le petit appartement, autour de la table, après le repas. On finissait une bouteille de vin. On fumait des cigarettes. Maman était morte d’un cancer du poumon alors qu’elle n’avait jamais fumé. Tout le monde, tout le temps, avait le cancer. C’était 2090, 2095, rien n’allait tellement. Toi et moi, on avait commencé à fumer ensemble, au début de tes trois années au lycée. On aimait bien. On était jeunes. On faisait un peu n’importe quoi. C’était bien, hein, Anaël, ces années ? Qu’est-ce que c’était bien. On n’avait rien, on galérait pour tout, mais on était ensemble.

Sur ta première Carte Vitale, tu as vu le 2, et tu as trouvé ça insupportable.

Tu étais malheureuse depuis longtemps à cause des cases qu’il fallait cocher sur les papiers. Sexe : masculin ; féminin. Jamais « autre ». Même pas ça.

Moi je faisais de la politique parce que je voulais, un jour, jouer un rôle pour toi. Pour les personnes qui naissaient comme toi. Ni fille, ni garçon. Qu’il y ait autre. Partout. Sur tous les papiers.

Ce ne serait pas suffisant. Mais ce serait mieux.

La Carte Vitale te tuait.

Tu voyais ce 2. Tu ne t’y retrouvais pas. Ça n’allait pas. Ça n’avait jamais été toi.

Je voudrais maintenant que tu poses ce texte et que tu regardes la petite enveloppe que j’ai glissée dans la première.

C’était une surprise que je voulais te faire. Maintenant que je ne suis plus là.

On est en 2100, c’est ça ?

Regarde, Anaël.

Ta nouvelle Carte Vitale.

Regarde le 3. Il est là. J’ai gagné

Contrainte 1
Une invasion qui passe inaperçue
Contrainte 2 Une gourmandise irrésistible

LA VÉRITÉ EST AILLEURS

Poloso avait dû se résoudre à effectuer des démarches pour entrer dans les bases de données. Elle qui abhorrait tout ce qui se rapprochait de près ou de loin d’une émanation étatique devait passer par la case Sécurité sociale, étonnante survivance d’un temps semblant révolu.

Si un bourgeon de l’arbre administratif portait toujours ce nom, il n’était plus de la même nature que ce qu’anciens et anciennes en connurent. L’affiliation n’y était en rien immédiate, et moins encore obligatoire. Y avoir accès signifiait donner le sien à l’administration publique – le faux nez des conglomérats selon ses contempteurs et contemptrices.

 

Poloso, malgré sa hargne, était donc dans la file d’attente de l’antédiluvien guichet. Hors de question de T-smettre ! La chaleur était importante, mais elle la supportait sans difficulté, toute occupée à vouer aux gémonies le personnel qu’elle voyait s’affairer. Seule une farouche décharge dans son estomac la tira de sa féroce contemplation. L’envie. L’envie de manger. Cette maudite envie qui la tiraillait sans prévenir, sans logique apparente, parfois même au sortir d’un copieux repas. Rien n’y faisait. Elle avait consulté tous les street-medics du quartier, et même au-delà. Rien. Dépitée, et à contre-cœur, elle s’était alors tournée vers tous les rebouteux, guérisseuses et autres personnages traficoteurs énergétiques. Rien. Ce qui d’une certaine manière lui apporta un léger réconfort – on s’accroche à ce qu’on peut. Rien de rien. Il lui fallait donc à présent se tourner vers la « médecine scrutée » –  que le gouvernement préférait qualifier de « contrôlée. »

 

Poloso, qui grâce à son cher ami OG avait accès à des océans de données historiques, souriait en approchant du comptoir. L’hôtesse de conseil ne pouvait pas se douter que la raison en était le rapprochement qu’elle venait de faire entre les initiales du « sévice public » et une funeste troupe d’élite toute de noire vêtue.

— Je préfère rester debout.

— Comme vous voulez.

L’hôtesse énuméra alors les nom, prénom, date et lieu de naissance de Poloso qui ne put qu’acquiescer, mais du bout des lèvres.

— Une fois votre affiliation entérinée, votre identifiant sera le 32804…

— Pardon ? hoqueta Poloso, ne pouvant se retenir de choir sur la chaise.

— Qu’y a-t-il ?

— Mon numéro de sécu commence par « 3 » ?

— L’analyse organique est catégorique. L’analyse organique a toujours raison.

— Mais c’est n’importe quoi ! Et d’ailleurs quand a donc eu lieu cette roboterie d’analyse ?

— Elle a démarré dès que vous avez franchi le portique d’entrée, tel que stipulé par le règlement affichable sur simple demande sur celui-ci.

— Déjà que je pouvais pas vous encadrer…

Retenant sa colère, elle parvint à réduire de concert son rythme cardiaque. Avant de morigéner, à voix basse, comme pour elle-même.

— Catégorie 3… J’hallucine…

— Il fallait y penser avant. Si vous aviez eu la présence d’esprit de vous retenir de… de pratiquer cet acte… Oh et puis je ne suis pas là pour vous faire la leçon ! Niez-vous avoir eu des relations sexuelles avec quelqu’invité·e ?

— Mais ce n’est pas la question !

— C’est néanmoins celle que je vous pose. Craignez-vous la réponse ?

Poloso crache par terre, le visage déformé par le mépris. Sa salive, aux teintes orangées, se concentre en un point et se solidifie.

— Répondre à la question, c’est lui donner une légitimité. Plutôt crever.

Alors qu’elle se lève, envoyant valser sa chaise qui reprend sitôt sa place, l’hôtesse de conseil lui lance une dernière tirade remâchée.

— Nous devons rester prudents avec les invité·e·s. Nous en savons bien trop peu et croyez-moi, le jour où on se réveillera, il sera trop tard. Les frontières seront alors trop floues pour s’en dépêtrer.

— Y a qu’à pas en mettre partout. Mais merci de m’avoir fait revenir à la raison ! Dire que j’ai failli me fier à vous…

*

Trois jours après cet odieux moment, Poloso est prostrée chez elle. Ses certitudes vacillent. Elle ne sait pas ce qui l’effraie le plus dans cette histoire.

Et si elle disait vrai ? Clairement depuis qu’elle a couchée avec Ath, son métabolisme a changé. Et si je mutais ? Entre ses faims incontrôlables et ses rejets anormaux, elle sent que quelque chose de nouveau se jouait dans son ventre. Et si simplement j’étais enceinte ?

*

Après avoir quitté l’enceinte et son infernal portique, elle avait rejoint Original Golem et Kran Asa, ses deux plus proches contacts, respectivement « archiviste des limbes » et « hackeuse du chaos », au faso, le QG de cette dernière. Le forum-autonome-sans-oppressions, qu’elle écrit sans majuscules et à grand renforts de tirets, était la grande fierté de Kran. Elle leur narra sa mésaventure, qui ne fit que renforcer la défiance globale des locataires du local.

Poloso, peu portée sur les affaires technologiques, ne tolérait du numérique qu’entre les lèvres ou les mains de Kran, sa vieille camarade d’enfance. Elle lui demanda des infos sur les « sécu-3 », ainsi qu’à OG. L’une dans le présent, l’autre dans le passé.

Puis, elle décida de s’en aller ranger son frein dans sa grotte en altitude, son appartement miteux, entourée de ses feuillets en attente d’encrages.

*

Kran et OG se font du souci pour leur amie. Ainsi donc, le duo décide de passer la voir à l’improviste.

*

La hackeuse a transmis, sous la porte et en papier – quel archaïsme ! – les infos qu’elle a pu rassembler.

Le chiffre « 3 » en début de numéro de sécurité sociale « indique des individus en partie ou en tout non-humains », ce qui serait dans le cas de Poloso une conséquence de sa fugace relation avec Ath.

OG a trouvé divers exemples de mise en œuvre de fichage au travers des temps, mais rien concernant des entités véritablement non-humaines, et pour cause la présence invité·e ne date pas assez pour atterrir dans le champ de compétences du Golem. LA salle foi que, concernant spécifiquement le numéro de sécu, l’adjonction d’un « 3 » fut évoquée, il s’agissait alors de reconnaître le droit aux personnes non-binaires d’être reconnues en tant que tel. Projet qui ne fit pas long feu devant les levers de boucliers des franges conservatrices, qui n’étaient pourtant pas aussi puissantes qu’aujourd’hui en ces temps-là.

 

Après deux nuits blanches, Poloso relit une fois encore ces informations et ne sait quoi en conclure. Elle sait qu’elle n’est pas enceinte, mais malgré tout elle ne peut s’enlever cette idée de la tête. Et si la grossesse d’invité·e relevait d’une autre logique ?

*

Toc toc.

Pas de réponses.

Toc toc.

Toujours pas. La manœuvre se répète avec toujours un silence en guise réponse.

Poum poum poum.

Des métacarpes, Kran passe au poing. De la sollicitude à l’inquiétude. Elle jette un œil à OG qui semble prêt à donner de l’épaule, quand enfin un léger assemblage de syllabes se faufile jusqu’à leurs tympans.

— Laissez-moi s’il vous plaît. C’est très gentil, mais je veux être seule.

*

Et si je n’étais qu’un véhicule à conquête ? Un réceptacle à reproduction ? Tout ce que j’ai toujours rejeté dans la société humaine me reviendrait-il en pleine tronche par un autre biais ? Je n’ai jamais cru à la fatalité, mais que me reste-t-il d’autre ? Ath était extraordinaire, mais sa disparition fut immédiate une fois l’acte accompli. Était-ce de la honte ? Ou simplement une retraite après son devoir accompli ?

Suis-je manipulée ? Si oui, par qui ? Par quoi ? Et dans tous les cas : pourquoi ?

 *

De son fort gabarit qui lui valut son surnom, Original Golem tire une utilité essentielle à cet instant : porter sur son dos le matériel de Kran Asa. Leur course folle doit les emmener à l’appartement de Poloso. L’attirail est nécessaire pour masquer aux regards indiscrets des réseaux ce qu’elle s’apprête à exposer à son amie.

 

Ce n’est aucunement Ath qui est à l’origine de ses troubles. Tout du moins, pas directement. Les services secrets mènent une campagne de dénigrement des entité·e·s où tous les coups sont permis. Ils filent, traquent, espionnent celles et ceux qui fricotent un peu trop avec la présence exogène. Ne reculant devant aucune morale, ils s’appliquent à injecter un poison, une fois l’acte sexuel effectué.

Poloso est bien empoisonnée, mais pas comme elle le croit.

 

Kran Asa sait qu’elle ne la croira pas sur parole, qu’il faudra lui fournir des preuves pour que sa méfiance naturelle accepte de baisser la garde et que son amitié puisse pleinement retrouver sa place, au milieu des débris du doute.

Toc toc.

Poum poum poum.

 

Bang. Bang. Krrrrrchhhhhh. Boum.

 

La bise se pose sur les joues de Kran Asa et d’Original Golem, venant du dehors et faisant virevolter les rideaux comme des fantômes avides de les étreindre, de les enserrer, de les ensevelir.

Poloso gît au sol, une trentaine de mètres plus bas, et dans son appartement, au sol, ses feuillets griffonnés de questions qu’elle a laissés gésir, avant de, las, s’en aller mourir.

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A propos de Mia-

Membre du Club depuis 2005, Magali participe au comité de lecture d'AOC et s'occupe activement des matchs d'écriture, qu'elle colporte dans plusieurs festivals dédiés à l'imaginaire. Accessoirement, redoutable mouche du coche professionnelle :)

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