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« Paul le Prophète » de Brian Herbert & Kevin Anderson

A priori, le roman apparaît comme un patchwork dans lequel sont cousues ensemble, tant bien que mal, des bribes de l’enfance de Paul et du passé des Grandes Maisons, son itinéraire comme Empereur et Messie, et quelques complots contre lui pour faire bonne mesure. Avec une double justification (aux lecteurs d’apprécier) :

Un, l’enfant étant le père de l’homme, l’enfance de Paul explique, voire justifie certains des aspects les moins sympathiques de son comportement.

Deux, la princesse Irulan, tandis que Paul lutte par la guerre et la diplomatie, s’occupe de la propagande ; elle a pris en charge justement l’écriture des Enfances de son illustre époux. Paul lui refuse tout ce qui compte, amour, descendance, confiance, pouvoir. Du moins lui accorde-t-il la place d’historiographe officielle, une considération de façade et tout le luxe dont doit bénéficier la fille d’un Empereur et l’épouse d’un autre. Elle lui reste fidèle, on se demande bien pourquoi, et se fait, la pauvre, agonir d’injures par le reste de la famille Corrino exilée sur Salusa Secundus…

Du coup, certains chapitres restent sans écho dans le reste du récit, comme l’escapade de Paul, déguisé en simple soldat pour voir le jihad du point de vue de la base. Très louable ou complètement illogique, mais on ne fait rien de cet épisode, qui apparaît ainsi comme une simple parenthèse.
Cependant, on ne se perd pas : l’écriture est très claire, parfois même trop explicite, surtout quand on la confronte à celle d’Herbert, truffée d’allusions et d’implicites, de non-dits ou de demi-vérités. Il arrive qu’un paragraphe explicatif insiste lourdement sur ce qui aurait dû ressortir de l’attitude et des paroles des personnages dans le passage précédent. Voire que des explications soient données plusieurs fois…

Quant à la psychologie des personnages, ce serait un vaste débat de savoir si vraiment le baron Harkonnen, ou Paul lui-même, tels qu’ils existent dans ce monde imaginaire, peuvent se faire duper si facilement qu’ils se font duper dans le passé ou le présent de Dune. Si Paul, même irrité au plus haut point contre des comploteurs, même en tenant compte des obligations d’une real politic à l’échelle de la galaxie, pourrait en arriver à stériliser une planète entière pour punir une intention. Ne le confond-on pas un peu avec un autre Empereur, ou son séide, Dark Vador ?

Pourtant, malgré tous ces défauts, le roman reste intéressant. Il y a de belles scènes d’attentat, de bataille ou d’infiltration chez l’ennemi. Des rencontres originales. Avec les primitifs de Caladan par exemple. Des intrigues byzantines, enfin, moins byzantines que celles d’Herbert ! On découvre des mondes effrayants, comme la planète polluée des Tleilaxu, ou celle de la famille Moritani, Grumman, réduite à l’état de désert stérile par la surexploitation, dont les plaines sont une croûte sèche prête à s’effondrer sur le vide du sous-sol éventré de mines et de galeries. Mais aussi la végétation luxuriante d’Ecaz. Ou les océans de Caladan, fief des Atréides.

La construction en analepsie a son charme. Elle souligne l’immortalité des personnages. Après avoir assisté, en premier chapitre, à l’enterrement solennel des os du duc Leto, on le retrouve avec plaisir bien vivant et duc de Caladan. On retrouve aussi le dévoué Duncan Idaho, tué sur Dune en défendant les Atréides. On apprend comment Alia est devenue « Sainte Alia du Couteau »

Mais les personnages les plus attachants seraient plutôt les personnages secondaires, et parmi eux, les ratés au destin tragique : la hautaine Dame Hélène, grand-mère de Paul, meurtrière de son époux, exilée derrière les murailles noires de la résidence des Sœurs en Isolation – elle a quand même trouvé le moyen d’en devenir l’abbesse – ainsi que Swain Goire, condamné à vivre là en punition de sa responsabilité dans une tragédie antérieure. Bludd, le garde du corps qui ne se remet pas d’avoir raté l’occasion de mourir en héros et de n’avoir pas su protéger la dame dont il était responsable. Le plus pathétique étant sans doute Thallo, le Kwizatz Haderach raté élaboré par le Bene Tleilax. On croit moins à la charmante et assassine Marie, faussement enfant et faussement innocente.

Et puis il faut reconnaître que, de la façon dont Herbert avait organisé sa saga, il avait évité de confronter son héros à des problèmes bassement techniques, que ses continuateurs sont bien obligés de gérer : d’abord, comment conquérir l’univers avec la population d’une seule planète, sachant qu’il faut quand même laisser quelques Fremen et quelques civils sur Dune, sans parler des vieillards et des enfants ? Ensuite, une fois l’univers conquis, qu’est-ce que le conquérant doit en faire ? On rappelle fort judicieusement qu’Alexandre a été dispensé de régler le problème parce qu’il est mort au terme de sa conquête. Paul, non.

 

Chronique de Marthe ‘1389’ Machorowski

ÉditeurRobert Laffont
AuteurBrian Herbert & Kevin J. Anderson
Pages574
Prix23€

Nous en pensons ...

Notre avis

3.5

La construction en analepsie a son charme. Elle souligne l’immortalité des personnages.

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Marthe Machorowski

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