« La zone du dehors » d’Alain Damasio

Tout commence avec une course poursuite. Sous l’œil d’une caméra surveillant la frontière avec la Zone du Dehors, nous voici dans un charivari de commandes, de manœuvres et de pirouettes. On découvre les deux personnages, Captp et Bdcht, en train d’essayer de passer dans la Zone du Dehors.

Or celui qui tente de sortir de la cité pour trouver la brute et rocailleuse Zone du Dehors, se retrouve hors de la norme. Bienvenue sur Cerclon, société toute en béton et en verre, lisse satellite saturnien en 2084 (coucou Orwell !), où règne le Clastre. Le Clastre, c’est le système de classement absurde de cette société sociale-démocrate : chacun a sa place, tous nommés par un enchaînement de lettres plus ou moins long selon sa position sociale.

Une société d’ultra confort, où tout est prémâché, optimisé, géré, la ville, les corps, les esprits… et où l’on note ses pairs tous les deux ans. Le lecteur va dans les premiers chapitres découvrir la Volte, à travers les yeux de Boule de Chat, jeune femme passionnée qui vient de rencontrer Captp, un des meneurs de la Volte.

La Volte, c’est un parti, plutôt un mouvement secret qui tente de libérer les Cercloniens de leur apathie, de les faire retrouver leur liberté. Arrivée à un moment clef de l’histoire de la Volte, Boule de Chat nous fait voir les acteurs de ces changements, et l’on assiste avec elle à la scission du mouvement dès sa première réunion : une radicalisation, une volonté de faire avancer les choses de façon concrète.

La Volte veut évoluer ; les tracts et les graffitis sont devenus obsolètes et ne font toujours pas réagir les gens. La solution sera plus radicale, mais restera toujours intelligente. Cette anticipation d’Alain Damasio est un tourbillon de mots, une valse de concepts politiques et de réflexions sur la démocratie, un ballet de personnages entiers et riches, portés par l’histoire de la Volte, mouvement « volutionnaire » du libre arbitre.

Le confort, la non-violence, la protection, l’ultra-gérance mutuelle où « chacun est le Big Brother de son voisin », résumé par un slogan martelé continuellement : « Souriez, vous êtes gérés ». Alors la Volte est là et propose une autre version de l’homme où il a son libre arbitre et le droit a l’erreur. L’homme originel, libre.

Damasio nous raconte cette Volution, cette tentative pour réveiller les « mous », et cela de plusieurs points de vue. Notifié par un élément de ponctuation spécial qui ouvre un paragraphe, on découvre un autre personnage (les acteurs de la Volte, des membres du gouvernement…), qui nous amène à une autre façon d’éclairer une situation, de parler de la cause, de raconter l’histoire.

Dans ce roman politique, c’est le texte qui matérialise le mieux l’action et la réflexion. Avec les mots, leur syntaxe, et le phrasé qu’utilise Alain Damasio, on pleure, on se bat, on bout, on vibre, on souffle, on s’emporte avec Capt, avec Slift, Kamio, Obffst, et tous les autres.

Les émotions, les phrases, les concepts s’enchaînent, à l’image de ces personnages pleins de vie, humains, passionnés, désespérés, de leur cause qui bouillonne en eux, du monde peut-être utopique auquel ils rêvent, à l’image du Dehors, zone abrupte et sauvage où l’air se fait si rare qu’on en a le souffle coupé.

Le souffle coupé, on l’a aussi par cette polyphonie textuelle, par ces toupies de mots qui font s’envoler le verbe et l’idée. On nous cite Nietzsche, Deleuze, Foucault, on enchaîne des joutes verbales, on est témoins de combats de concepts, de monologues, de dialogues, de discours.

Ça fuse, ça s’interrompt, la rhétorique est au centre, c’est elle qui prime. Car c’est en les éclairant avec les mots que les Voltés feront sortir leurs membres de leur société de la caverne bétonnée dans laquelle ils se trouvent. Et c’est avec plaisir, fougue, émotion et passion que l’on vole dans ces pages, qu’on se révolte, qu’on vire Volte.

Chronique de Shani ‘1464’ Chevalier

Nous en pensons

Notre avis

4,5

Cette anticipation d’Alain Damasio est un tourbillon de mots, une valse de concepts politiques et de réflexions sur la démocratie, un ballet de personnages entiers et riches, portés par l’histoire de la Volte, mouvement « volutionnaire » du libre arbitre. C’est avec plaisir, fougue, émotion et passion que l’on vole dans ces pages, qu’on se révolte, qu’on vire Volte.

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A propos de Christian

Christian
L'homme dans la cale, le grand coordinateur, l'homme de l'ombre, le chef d'orchestre, l'inébranlable, l'infatigable, le pilier. Tant d'adjectifs qui se bousculent pour esquisser le portrait de celui dont on retrouve la patte partout au Club. Accessoirement, le maître incontesté du barbecue d'agneau :)

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